Tchad : Qui est Hissène Habré, ce «Pinochet Africain» jugé pour crime contre l’humanité ? – 18/07/2015

Hissène Habré a déjà été condamné à mort par contumace au Tchad. | Schalk van Zuydam/AP/SIPA
Hissène Habré a déjà été condamné à mort par contumace au Tchad. | Schalk van Zuydam/AP/SIPA

L’ancien président du Tchad Hissène Habré est jugé au Sénégal dès lundi pour des milliers d’assassinats politiques, entre 1982 et 1990. Portrait…

Son nom est associé à la longue guerre qui a secoué le Tchad jusqu’en 1991. Hissène Habré. Témoignera ? Ne témoignera pas ? L’ancien chef de l’Etat est jugé pour crimes contre l’humanité à partir de lundi, devant les chambres africaines extraordinaires qui se réunissent à Dakar, au Sénégal. Pour l’instant, le dictateur déchu a « décidé de garder le silence », selon les médias locaux tels que dakaractu.com et Reed Brody, juriste et porte-parole de l’organisation de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch, que 20 Minutes a contacté par téléphone. Sa personnalité, pourtant, comme dans tout procès, sera abordée au cours de la première phase de l’instruction.

 

Un rebelle devenu chef de guerre…

Interrogés par notre journal, deux des milliers de victimes recensées l’ont assuré: cette audience exceptionnelle, pouvant durer jusqu’en février 2016, «C’est l’Afrique qui juge l’Afrique». Portrait d’un rebelle devenu chef de guerre et… ami de la France et de tous les anti-Khadafi.

 Hissène Habré est membre de l'ethnie Toubou, au nord-ouest du Tchad, dans la région du Tibesti, partage sa frontière avec le Niger et la Libye. | Google Maps 2015
Hissène Habré est membre de l’ethnie Toubou, au nord-ouest du Tchad, dans la région du Tibesti, partage sa frontière avec le Niger et la Libye. | Google Maps 2015

Hissène Habré a aujourd’hui 72 ans. Issu de l’ethnie Toubou, il grandit dans le désert du Djourab, au milieu de bergers nomades. «Intelligent», il étudie, devient sous-préfet et part étudier en France, à Paris, à l’ancien Institut des hautes études d’Outre-mer, trois ans après l’indépendance du Tchad, en 1963. Il s’attelle alors à des études de droit et fréquente l’Institut d’études politiques, jusqu’en 1972, et son retour au pays. Très vite, Habré se fait connaître: rebelle, il fonde les Forces armées nationales du Tchad (Fant). La guerre civile fait rage dans la capitale N’Djamena et le président d’alors, Goukouni Oueddei, pactise avec son voisin libyen, Mouammar Khadafi. Le jeune Hissène Habré parvient à chasser le colonel et à renverser le gouvernement tchadien. En 1982, soit dix ans après avoir quitté la France.

Et… ami de la France

Responsable présumé de la détention de plusieurs ressortissants européens à la fin des années 1970, dont l’ethnologue Françoise Claustre, et de l’exécution de l’émissaire envoyé par le gouvernement français pour négocier leur libération,le commandant Galopin, Hissène Habré sera pourtant l’un des invités d’honneur de la France, le 14 juillet 1987. Durant cette décennie, le chef de l’Etat africain s’impose comme le premier chef de guerre du continent, «le réunificateur du Tchad», un «rempart contre le Libyen Khadafi»: il est soutenu par Ronald Reagan et François Mitterrand.

Mais en 1990, un coup d’état le destituera de sa dictature, finalement reconnue par laCIA et les services secrets de Paris. Son nom est alors comparé au général chilien Augusto Pinochet, arrêté en 1998 à Londres.

«Il voulait tout contrôler»

 Hissène Habré et François Mitterrand, ici sur le perron de l'Elysée, le 21 octobre 1989. | PATRICK HERTZOG / AFP
Hissène Habré et François Mitterrand, ici sur le perron de l’Elysée, le 21 octobre 1989. | PATRICK HERTZOG / AFP

Si Reed Brody n’a jamais rencontré Hissène Harbé, réfugié au Sénégal depuis 1991, le conseiller juridique de Human Rights Watch admet que le despote est «surtout quelqu’un d’intelligent, de méfiant, qui voulait tout contrôler». Le militant, qui s’est battu aux côtés des victimes du régime Harbé pendant seize ans, explique: «Nous avons eu la chance, en 2001, de tomber sur des documents de la police politique du régime d’alors et qui montrent très clairement comment Hissène Harbé était constamment informé des agissements de ses hommes. Il n’était pas un dirigeant »distant«. Il lisait tout, il voulait tout maîtriser».

Une «commission d’enquête sur les crimes et détournements» commis durant sa présidence, de 1982 à 1990, a estimé à plus de 40.000, dont 4.000 identifiées nommément, le nombre de personnes mortes en détention ou exécutées. Le Sénégal, «où Harbé a investi beaucoup d’argent volé au Tchad pour se tisser un réseau d’amitiés», est désormais mandaté pour le juger… «au nom de l’Afrique».

Source : © 20 Minutesfr

Par Jane Hitchcock