Sommet de l’ UA : poker menteur à Addis-Abeba !

Moussa Faki Mahamat, le président de la commission de l’Union Africaine (UA) | © Reuters / Eduardo Munoz

Les dessous de l’élection du Tchadien Moussa Faki Mahamat à la tête de la commission de l’UA.

Basses manœuvres, argent, mensonges, abstentions, pressions diplomatiques, guerre à mort sans dépouilles mortelles, l’élection du désormais ex-ministre tchadien des affaires étrangères à la présidence de la commission de l’UA n’a pas été une partie de bons coups. Retour sur un scrutin qui a déjoué les pronostics, un regard de l’intérieur, depuis le Nelson Mandela Plenary Hall à Addis Abeba.

En ce grand jour de sommet panafricain, les coulisses du Nelson Mandela Plenary hall grouillent de monde et bruissent de rumeurs ce lundi 30 janvier : le gotha de personnalités africaines, de diplomates et un fourmillant parterre de journalistes étaient au rendez-vous du 28ème sommet des chefs d’État de l’UA. Un sommet pas comme les autres parce que devant élire le ou la très attendu(e)président(e) de la Commission, en lieu et place de la présidente sortante, la Sud-africaine Nkosazana Ndlamini Zouma. Le scrutin, très attendu ce lundi en milieu d’après-midi, est sur toutes les lèvres tant les tractations entre différentes délégations alimentent les commentaires et apartés sur une issue incertaine du vote des chefs d’État. Les premières rumeurs qui fuitent du huis-clos des chefs d’État, à l’issue du 1er tour des votes, viennent confirmer cela : l’archi-favori candidat, le Sénégalais Abdoulaye Bathily est devancé par la candidate kenyane Amina Mohamed et le Tchadien Moussa Faki Mahamat arrivé second.

Deux confrères ouest-africains, s’en étonnant, se retournent vers moi, ressortissant d’Afrique centrale, de passage la veille encore à N’Djaména, en route pour Addis-Abeba, pour savoir si j’en suis aussi surpris. « Ça tient au jeu des intérêts et rapports de force et tout peut arriver », leur dis-je sans plus.   Éliminé au quatrième tour, Bathily laisse le terrain aux deux derniers qui joueront au coude à coude jusqu’au sixième tour avant que le Tchadien Moussa Faki soit confirmé vainqueur au septième tour par 39 voix contre… 15 abstentions.

Si, après le verdict du scrutin, les confrères nord-africains, algériens et surtout marocains guettaient fébrilement les entrées de la salle du huis-clos, à la quête de la moindre info sur le débat de réadmission du Royaume chérifien à l’UA qui s’en est suivi, certains confrères sub-sahariens, parmi lesquels les Sénégalais et Kenyans, en étaient à disserter sur les raisons de la défaite de leurs candidats et de la victoire du Tchadien Moussa Faki.  Un diplomate ouest-africain nous résumera rapidement les raisons qui, selon lui (mais aussi partagées par nombre de ses collègues et de sources), ont contribué à la victoire du dernier : « l’éclatement du vote des blocs régionaux, le retour d’ascenseur en faveur du Tchad pour sa solidarité dans la lutte anti-djihadiste et la méfiance nourrie par certains États à l’égard du Sénégal dont la complicité avec le Maroc ne plaît pas à tous. » Un dernier élément qui n’a pas manqué de déconcentrer un confrère marocain qui a failli échapper sa caméra miniature en se retournant.

Les premières dépêches d’agence de presse avancent un fieffé les arguments du diplomate, des journaux en ligne les explicitent dans leurs éditions du lendemain, Le Monde Afrique en fera d’ailleurs l’ossature d’un article, sous la plume de son rédacteur en chef, Seiddik Abba.  Mes deux compères de métier quêtent mon avis sur ces raisons : « C’est à voir ! », leur dis-je. Ce n’est pas mal dit car l’apparition, sur quelques sites, peu après, d’un discours qu’aurait pu prononcer le président tchadien à la tribune du sommet, suscite quelques interprétations inattendues.  Les langues se délient sur les manœuvres diplomatiques hallucinantes d’un Idriss Déby Itno qui joue de sa diatribe contre le franc CFA pour mettre la pression sur Paris, et aurait arrosé d’espèces sonnantes et trébuchantes les officines de certains de ses pairs africains pour obtenir l’élection de son poulain à l’Union africaine.

Des sources discrètes mais crédibles font état de la volonté et des velléités, quelques semaines plus tôt, d’Idriss Deby Itno en personne à être sur la première ligne de la croisade anti-CFA et à soutenir publiquement le mouvement panafricain anti CFA en cours, par un discours explosif au sommet de l’Union africaine s’il n’obtient pas le soutien de Paris pour influencer l’élection de son ministre Moussa Faki Mahamat.  Sous le titre ” LE DISCOURS ESCAMOTÉ DU PRÉSIDENT SORTANT DE L’UNION AFRICAINE”, le discours en question accroche, dès sa publication sur la toile, de nombreux internautes du continent dont certains le qualifient d’historique allant jusqu’à considérer Idriss Déby Itno comme un « digne fils d’Afrique », le comparant même à Patrice Lumumba, non sans regretter qu’il n’ait pu le lire effectivement et solennellement  pour lui conférer  tout son poids dans les consciences et dans l’histoire de libération économique du continent. Pendant que les internautes tchadiens, habituellement prompts à critiquer les sorties médiatiques équivoques de leurs autorités et surtout de leur président, semblent subjugués par son contenu de « haut vol » pour s’en interdire toute appréciation.

Paniqué et avisé par des accès subites d’un homme tout autant imprévisible que l’était le guide libyen Kadhafi, depuis la disparition de ce dernier , Paris aura cédé et activé ses réseaux, dépêché discrètement ses conseillers auprès des Chefs d’État africains, sans compter quelques discrets coups de fil, avancent quelques interlocuteurs requérant l’anonymat. En seconde ligne, le Président tchadien accompagna les interventions françaises en faveur de son candidat avec des espèces sonnantes et trébuchantes. Des mallettes de milliards de FCFA auront servi la cause de Moussa Faki Mahamat et eu raison de la tête du jeune ministre tchadien des finances Mbogo Ngabo Seli qui a osé demander, pour des raisons administratives, la signature de son Président avant d’autoriser des sorties de fonds publics à cet effet.. Le ministre est limogé tellement vite que le décret signé des mains du Président et de son premier ministre n’a pas été daté, déclenchant l’indignation des internautes tchadiens et des questions sur sa validité juridique.

Dans un pays où un simple coup de fil du Président voire d’un proche en son nom suffisait à faire décaisser des fonds du trésor ou de toute autre régie financière sans lisibilité comptable, exiger de lui une signature pour une telle opération, aux fins diplomatiques d’un Idriss Déby Itno qui tient désormais et plus que jamais à son image internationale, est un crime de lèse-majesté. « Au Tchad, le Président téléphone au ministère des finances et prend de l’argent sans laisser de traces. C’est comme ça qu’en 27 ans de pouvoir et pillage, IDI demeure le saint parce qu’il n’a rien signé donc aucune trace contre lui », confie, sous le sceau de l’anonymat, un officiel tchadien à Addis. Lequel estime que tout se joue en permanence, sous le règne d’Idriss Déby, comme dans un western, au farwest. Ce que n’aurait pas compris le jeune ministre, ancien étudiant au pays des hommes « intègres » (Burkina-Faso) et transfuge du siège de la banque centrale des États d’Afrique centrale à Yaoundé. Au final, Idriss Deby Itno obtient l’élection de son poulain et le Tchad gagne.

Ayant reçu toutes les garanties sur la victoire de son poulain suite au lobbying de Paris, s’ajoutant à celui d’Alger qui a suscité la candidature tchadienne, Idriss Deby Itno devrait autocensurer son discours. Chose faite mais pas pour longtemps. Un voltigeur de la présidence tchadienne dévoile le deal et livre le secret à la rédaction de Librafrique,  blog actuellement désactivé, qui a relayé l’information à d’autres rédactions. La France, furieuse,  considérerait qu’Idriss Deby Itno n’a pas tenu sa promesse en rendant public le discours explosif alors qu’elle a tenu la sienne, pour le résultat connu.

C’est la deuxième fois, en l’espace de deux mois, qu’un message de Deby, supposé rester en interne, est dévoilé par devers lui. .En fin d’année 2016, la révélation d’un fichier audio dans lequel il s’en prenait aux syndicats, avait fuité sur les réseaux sociaux et provoqué la colère de ses concitoyens. Il serait, cette fois-ci,  rentré dans une colère noire et s’employerait à  faire comprendre à la France qu’il a été trahi.

En effet, selon nos sources, quand le discours était arrivé sur sa table, Idriss Deby Itno ne se faisait pas d’illusions sur un contexte pas propice pour le prononcer mais en opportuniste rusé, il a choisi de l’utiliser comme un moyen de pression. «  Il n’a jamais été question que le discours soit un message de l’Afrique et pour l’Afrique. En ce sens, je dirais que le Chef de l’État tchadien n’a pas vraiment escamoté son discours et a révélé son visage », a commenté une source avisée, venue de N’Djaména à bord d’un avion spécial affrêté pour convoyer des supporters de Moussa Faki à Addis-Abeba. Même si ces propos tranchent avec les dénégations de quelques officiels tchadiens approchés le mardi 31 janvier lors du banquet offert à 300 convives environ, dont des chefs d’État, par le Président Idriss Déby Itno, dans l’enceinte de l’ambassade du Tchad à Addis, pour fêter la victoire de son poulain. Feignant de ne pas être informés de l’existence d’une version de discours du président Idriss Déby Itno sur la toile, ces officiels conseillent d’attendre pour en savoir plus.

Quoiqu’il en soit, le poker menteur, fait de manœuvres peu claires et d’un discours instruit pour être un secret d’État mais révélé pour la grande satisfaction des panafricains et du mouvement anti-CFA, a fait triompher Moussa Faki Mahamat et dope la popularité du président Idriss Déby Itno sur la toile africaine. Faisant curieusement de lui un chef d’État très apprécié à l’extérieur mais fortement contesté à l’interne par ses concitoyens dont nombre n’ont pas manqué d’ailleurs de se désolidariser de l’élection de leur compatriote, se faisant traiter « d’apatrides » par un Idriss Déby Itno bien contrarié et ulcéré par cette attitude. Une sortie très critiquée ces jours-ci sur le réseau social tchadien.

Furieux, Paris doit l’être autant, par l’activisme débordant de son allié précieux dans la lutte anti-terroriste mais encombrant par ailleurs. L’axe N’Djaména – Paris sera assurément à surveiller les jours ou semaines à venir…

 

Par Jérémie Balam, à Addis Abeba

Correspondance particulière

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