Sénégal – Scènes : La moisson est abondante pour les Camerounais à Dak’Art 2014 – 16/05/2014

Trois artistes camerounais dans la très courue exposition internationale avec des messages politiquement troublants. Une commissaire d’exposition au talent artistique inestimable. Mais aussi la présence de l’incontournable Simon Njami reconnu comme l’un des plus grands spécialistes des arts visuels. Le Cameroun était bien présent à la 11ème édition de la Biennale de l’Art africain contemporain de Dakar.

Simon Njami, spécialiste de l'art visuel camerounais.
Simon Njami, spécialiste de l’art visuel camerounais.

Le village du festival Dak’Art 2014 est situé dans la zone industrielle de Dakar, sur la route de Rufisque. Il s’agit d’un immense entrepôt appartenant à la chaine de télévision sénégalaise 2S TV. Transformé en galerie d’art, le temps de la 11ème édition de la biennale de l’Art africain contemporain, cet espace accueille outre les stands réservés aux différents partenaires de ce festival consacré aux arts visuels, l’exposition internationale de Dak’Art 2014. Il y a là 62 artistes aux talents diversifiés qui mettent des œuvres de rêve, que le public de la Biennale va admirer jusqu’au 8 juin prochain. Parmi ces artistes présents à Dakar pour cette 11ème édition de Dak’Art, dont le thème est «produire le Commun», il y a deux qui sont sur l’exposition internationale, et un artiste spécialement invité pour l’exposition Dak’Art Campus. Il s’agit respectivement de Justine Gaga et Serge Olivier Fokoua, pour ce qui est de l’Expo internationale et de Barthélémy Toguo pour Dak’Art Campus.

Justine Gaga est la lauréate 2014 du prix du ministre de la culture et du patrimoine de la République du Sénégal. Il s’agit du deuxième prix, après le Grand prix Léopold Sédar Senghor. Il y a encore une semaine, le jour où les prix ont été remis, Justice Gaga n’y croyait pas : « Je me suis retrouvée au village de la Biennale ici à Dakar pour monter mon œuvre dans l’Exposition internationale selon l’espace que les commissaires de cette exposition m’ont consacré. Je ne voulais pas aller au Grand théâtre pour la cérémonie d’ouverture. Je me disais que c’est une cérémonie protocolaire avec son lot de discours. C’est à ce moment qu’un émissaire est venu me dire qu’on avait urgemment besoin de moi au Grand théâtre de Dakar, où avait lieu la cérémonie d’ouverture. Je m’y suis rendue. La cérémonie avait commencé. Et lorsque le porte-parole des commissaires a prononcé mon nom comme gagnante du prix du ministère de la culture, j’étais vraiment émue. J’ai pensé à mon pays, à tous les sacrifices que j’ai consentis pour créer cette œuvre qui est primée. Je suis très heureuse», a commenté Justine Gaga face à l’envoyé spécial du Messager.

Un prix remporté

L’œuvre de Justine Gaga s’intitule «Indignation». Il s’agit d’une installation majestueusement construite pour traiter avec éloquence une problématique politique. L’artiste s’est inspirée du printemps arabe. Avec notamment les évènements en Egypte, Tunisie, et Lybie. Mais les évènements de Côte d’Ivoire à travers la crise postélectorale, et tout ce qui se passe en Corée du Nord. Il s’agit de la façon dont l’artiste a voulu lire l’actualité. Justice Gaga a monté des pilonnes avec des bouteilles de gaz pour dire dans la plupart de nos pays, du fait des égoïsmes de ceux qui ont pouvoir, ou alors de ceux qui le cherchent, à tout moment le pays peut exploser. Qui aurait cru il y a quatre ans encore qu’il y aurait une guerre au Mali ? Ou encore des massacres en République Centrafricaine ? Le silence des peuples brimés et victimes de l’arbitraire, du népotisme, de l’inconscience politique du chef, ne signifie pas qu’un jour ou l’autre, il n’y aura pas de réactions. Le silence est d’un peuple accablé par la mauvaise gestion de ses dirigeants, qui se transforme très souvent en une explosion sociale redoutable. Comme certains jeunes aiment à le dire «un jour, un jour… ». La technique de l’écrire picturale de Justine Gaga met en scène des personnages imaginaires. Ce ne sont ni des hommes ni des femmes. Ces personnages ont reçu des coups et ont été mutilés. L’artiste pour monter son œuvre est allé à l’école de la récupération avec des Bonbonnes de gaz pour dire son «indignation». Le tout a donné une merveilleuse installation qui entre ainsi dans l’histoire de la Biennale de Dakar. Et honore ainsi le monde artistique camerounais. Née en 1974, Justine Gaga qui vit et travaille à Douala a fait des études de sciences physiques et de mathématiques. Elle n’a pas eu la chance d’aller à une école de Beaux-arts comme la plupart des artistes qui exposent en ce moment dans le cadre de Dak’Art 2014. Juste une formation, aux côtés du très regretté Goddy Leye et Viking. Mais aussi avec le soutien de la galerie Doual’Art de Marylin Douala Bell et Didier Schaub. Le résultat de cette formation sur le tas fait honneur au Cameroun aujourd’hui.

Message aux dirigeants

Tout comme l’autre camerounais de l’exposition internationale de Dak’Art 2014. Serges Olivier Fokoua a donné le titre de «Emprise» à son œuvre. Pour celui qui connait le contexte camerounais son pays d’origine, où il vit et travaille également, l’œuvre de Serge Olivier Fokoua est contemporaine. «Emprise» parle en effet de tous ces courtisans qui entourent le chef, et lui demandant de s’éterniser au pourvoir aux fins de continuer de jouir des avantages émanant du pouvoir. Dans cette attitude, se dessine une volonté de puissance qui se manifeste par une lutte féroce entre courtisans qui cherchent chacun à obtenir les faveurs du chef que tous voudraient, éternel. L’artiste évidemment ne s’adresse à personne. Mais estime que si certains venaient à se reconnaitre dans la quintessence thématique de son œuvre, il s’agit bien là d’une coïncidence. L’idée d’un tel travail est née à Yaoundé en 2009. Feu Hubert Maheu, l’ancien directeur de l’Institut français du Cameroun de Yaoundé, avait alors demandé à l’artiste de lui faire le projet d’une installation. Serge Olivier Fokoua a voulu dire son époque. En stigmatisant ces dirigeants égoïstes qui n’ont en tête que leur maintien au pouvoir et leur goût de la funeste passion de l’enrichissement illicite. Et qui bagarrent pour contrôler les faveurs du chef.
Barthélémy Toguo lui, est resté dans son style artistique tout aussi sociétal. Cet artiste né au Cameroun en 1967 a créé pour Dak’Art Campus, une petite plantation de haricots rouges du Cameroun sur une surface épousant les contours de l’Afrique. L’artiste s’est inspiré des plantations qu’il a déjà créées à Bandjoun Station (la véritable seule galerie d’Art contemporain professionnelle qui existe au Cameroun) et dont l’objectif est de produire une agriculture saine et équilibrée pouvant nourrir la communauté. L’artiste se veut, engagé en rappelant une exigence actuelle d’une médiation et d’une réflexion de l’homme face au devenir inquiétant de la nature.

Au final, si les artistes camerounais présents à Dak’Art se sont montrés dynamiques à travers leurs œuvres, on notera aussi la présence à Dakar de grands spécialistes des arts visuels d’origine camerounaises. C’est le cas notamment d’Elise Atangana qui a assuré le commissariat d’exposition internationale et surtout de Simon Njami, véritablement «Pape» de l’histoire, la philosophie, la sociologie et la critique de l’Art africain contemporain dont il refuse d’ailleurs que l’on ghéttorise comme toujours. Ses conférences ont drainé un public des initiés de l’Art contemporain dans la capitale du pays de la Terranga.

Source : © Le Messager

Par Jean François CHANNON, envoyé spécial à Dakar