Reportage: La fin de l’eldorado angolais des Portugais

JOSE MANUEL RIBEIRO / AFP
JOSE MANUEL RIBEIRO / AFP

Depuis fin juillet, elle n’a plus de salaire et attend à Lisbonne un hypothétique appel de son patron angolais. Maria (son nom a été changé à sa demande) devait au départ retourner fin août occuper son poste de chargée de projet dans son entreprise de construction d’une ville de province située à plusieurs heures de route de Luanda. « Mais mon patron m’a finalement demandé de rester ici jusqu’au 15 décembre », dit-elle, et elle n’est même plus certaine qu’on lui demande vraiment de revenir un jour.

Comme pour nombre de Portugais qui ont fui la crise pour aller travailler dans cette ancienne colonie riche en hydrocarbures du sud de l’Afrique, l’eldorado s’est subitement transformé « en désastre » ces derniers mois en raison de la chute des prix du pétrole. « Tous les chantiers de ma compagnie ont été stoppés à la demande du gouvernement », raconte la dynamique trentenaire, qui gagnait 6 000 dollars par mois, tous frais payés. Une somme considérable pour cette ancienne comptable, qui plafonnait à 1 000 euros par mois dans une banque de Lisbonne lorsqu’elle a été débauchée, en 2013.

Marché du travail convalescent portugais

Elle espère désormais trouver le plus vite possible un travail au Portugal. S’il n’existe pas de chiffre officiel, le syndicat des travailleurs de la construction estime que 500 Portugais reviennent actuellement tous les mois, alors qu’entre 150 000 et 200 000 avaient émigré ces dernières années. Un rapport de l’autorité des marchés financiers, publié en juillet, s’est inquiété du retour potentiel sur le marché du travail convalescent portugais de dizaines de milliers d’émigrés. Mais ce sujet a pourtant fait l’objet de très peu de débat pendant la campagne pour les législatives, qui ont lieu dimanche 4 octobre.

Le syndicat des travailleurs de la construction estime que 500 Portugais reviennent actuellement tous les mois, alors qu’entre 150 000 et 200 000 avaient émigré ces dernières années.

En Angola, Maria a découvert la spécificité du régime avec un patron dont la famille « était très proche du pouvoir », et « un racisme anti-Portugais très développé ». Mais le salaire compense. Tout va changer avec la chute du pétrole, entamée à l’été 2014 et qui va faire brutalement fondre les ressources de l’Etat angolais. Le budget 2015 a été bâti sur un baril à 85 dollars, et il est désormais à peine à 45.

La plupart des dépenses somptuaires décidées par le régime de José Eduardo dos Santos, qui dirige le pays depuis 1979, sont subitement arrêtées. Notamment, les gigantesques chantiers pour transformer la capitale Luanda en Dubaï, qui avaient représenté une formidable opportunité pour des milliers d’entreprises portugaises qui ont souffert de la crise dans leur propre pays, entre 2008 et 2013. Aujourd’hui, « nous avons deux types de problèmes, reconnaît Ricardo Pedro Gomes, le président de la fédération portugaise du BTP, principal secteur touché par la crise. Les carnets de commande se vident et nous avons des difficultés à aller au bout des travaux en cours en raison des restrictions de capital. »

Contrôle des changes durci

Partout, les retards de salaires se multiplient et plusieurs entreprises ont décidé de renvoyer leurs salariés au Portugal. Pas payés depuis quatre mois, des salariés portugais du géant de la construction Soares da Costa ont même menacé en juillet de mettre le feu à leurs habitations. « Mon employeur, Aguas de Portugal, n’a pas été payé pendant dix-huit mois », raconte Rui Hipolito, ingénieur hydraulique, dont le contrat s’est subitement terminé début septembre. Lui aussi a dû plier bagage en quelques semaines, mais a pu sauver ses économies : 20 000 euros accumulés en un an et demi.

Pour ceux qui sont payés en kwanza, la monnaie locale, la situation est encore plus difficile. Le contrôle des changes a été drastiquement durci. « On ne pouvait plus changer que 300 dollars par jour dans les banques. Et sur le marché noir, on perdait entre 20 et 30 % », raconte Carla (dont le prénom a également été changé), qui travaillait à Luanda comme chef de projet dans la sécurité. Revenue passer Noël en famille au Portugal, son employeur l’a appelée début janvier pour lui dire de ne pas revenir. Ce sont des collègues qui lui ont rapporté ses affaires. Maria a, elle, toujours 10 000 euros bloqués sur son compte angolais et « appelle chaque jour la banque pour savoir quand le virement sera effectué ».

« Les choses vont très mal en Angola, mais les diplomates portugais disent qu’il ne faut pas trop gêner les Angolais, parce qu’on a beaucoup de ressortissants là-bas. C’est toujours difficile de critiquer l’Angola au Portugal », rappelle Ricardo Soares de Oliveira, professeur à Oxford et spécialiste de l’Angola. L’économie portugaise reste en effet très dépendante des investissements angolais, à commencer par ceux de la fille du président angolais, la richissime Isabel dos Santos. Aucun des deux principaux candidats n’a d’ailleurs proposé de mettre fin à cette relation très spéciale.

Source: lemonde.fr
Par Jean-Baptiste Chastand

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