Nouvelles technologies: L’Internet à la conquête du ciel

Le prototype du drone solaire imaginé par Facebook pour diffuser des connexions à internet dans des pays qui en sont dépourvus. Crédits : Facebook/EyePress/AFP
Le prototype du drone solaire imaginé par Facebook pour diffuser des connexions à internet dans des pays qui en sont dépourvus. Crédits : Facebook/EyePress/AFP

L’accès universel à Internet doit être considéré comme une priorité dans le monde. » Mark Zuckerberg, le patron de Facebook, a affiché d’entrée ses ambitions lors de sa venue aux Nations unies, samedi 26 septembre. Il n’est pas le seul. Depuis des mois, les géants du Net ne parlent plus que de ça : relier les 4 milliards de personnes qui, en Afrique ou dans les pays émergents, n’ont toujours pas accès au Web. Et ce, dans les plus brefs délais.

Ce jour-là, à l’ONU, Mark Zuckerberg et Bill Gates, le fondateur de Microsoft, se sont engagés à tout faire pour parvenir à cet objectif d’ici à 2020. Ce projet, soutenu par des personnalités comme Richard Branson (patron de Virgin) ou Jimmy Wales (Wikipédia), s’inscrit dans le cadre du programme des Nations unies visant à éradiquer l’extrême pauvreté à l’horizon 2030. « Au XXIe siècle, développement mondial et connectivité mondiale sont intimement liés. Si vous voulez aider les gens à se nourrir, se guérir, s’éduquer et trouver un emploi partout dans le monde, il faut connecter le monde », affirme le fondateur de Facebook.

Conquérir de nouveaux utilisateurs

Sur son site, il précise que pour dix personnes connectées à Internet, une parvient, grâce à cela, à sortir de la pauvreté. «  Si nous connectons les plus de 4 milliards de gens qui n’ont pas accès à Internet pour le moment, nous avons une opportunité historique de tirer le monde entier vers le haut dans les décennies à venir. » Au-delà de ces pieux engagements humanitaires, les géants du Net cherchent surtout à conquérir de nouveaux utilisateurs, et ainsi doper leurs revenus publicitaires.

Pour couvrir le globe, chacun y va de son expérience. La difficulté consistant à apporter Internet dans des zones où son déploiement par voie terrestre est trop coûteux. Fin juillet, Google annonçait le lancement de dizaines de ballons gonflés à l’hélium au Sri Lanka, à destination de plus de 20 millions d’habitants de cette île à partir du printemps 2016.

Des essais ont déjà eu lieu en Nouvelle-Zélande dans le cadre du programme baptisé Loon, comme « balloon » en anglais, auquel est associé le Centre national d’études spatiales (CNES). Ces ballons voguent au gré des vents stratosphériques, à vingt kilomètres d’altitude avec une autonomie de cent jours. Ce projet est plus avancé que celui mené avec le fabricant de drones solaires géostationnaires Titan Aerospace qu’a acheté Google voici un an.

Le même jour, Facebook révélait les dernières avancées de son drone Aquila. Cet avion à hélices sans pilote, fonctionnant à l’énergie solaire, est le prototype de son futur système consistant à déployer une escadrille pouvant planer trois mois au-dessus de la Terre à une altitude oscillant entre 18 et 27 kilomètres pour connecter des clients.

Toujours plus haut, la connexion Internet passe aussi par la mise en orbite de satellites et les projets fleurissent. C’est ainsi qu’en janvier, Google est entré au capital de SpaceX, la société d’Elon Musk, qui prévoit de constituer une constellation de 4 000 petits satellites. La firme de Mountain View a aussi acquis l’an dernier Skybox, une start-up californienne spécialisée dans la fabrication de petits satellites survolant la Terre pour prendre des photos et des petites vidéos.

Réduction par dix des coûts

De son coté, le coréen Samsung imagine également déployer 4  600 satellites. La question centrale est de savoir « si l’espace va répondre aux besoins de connectivité qui vont exploser dans les années à venir et comment », estime Stéphane Israël, le patron d’Arianespace, en évoquant l’accélération du mouvement porté par les multiplications des projets de connexion pour les objets, les voitures ou les personnes. L’opportunité est d’autant plus grande que des besoins nouveaux vont croître, liés au changement de comportement induit par les smartphones et les tablettes. Pour accompagner cette évolution, il propose déjà de réfléchir à des microfusées capables de répondre à la demande si elle se confirme.

Le programme le plus concret est celui de l’Américain Greg Wyler, dont l’ambition, avec OneWeb, est de mettre autour de la Terre 900 minisatellites d’ici à 2019. Il exige pour cela des satellites peu coûteux, fabriqués rapidement. En juin, Greg Wyler a fait sa première levée de fonds, de 500 millions de dollars (440 millions d’euros), réunissant des acteurs aussi différents que le groupe Virgin, Airbus, le fabricant de semi-conducteurs Qualcomm, mais aussi Coca-Cola.

Accélération

Toutefois, contrairement à Facebook et à Google, OneWeb ne fournit pas ses propres contenus, il s’agit ici de mettre à disposition un réseau. Cela devrait éviter les critiques relatives à la mise à mal du concept de neutralité du Net, comme l’a été en Inde en avril Internet.org, l’application proposée gratuitement par Facebook, qui offre aux possesseurs de téléphone mobile n’ayant pas les moyens de souscrire un abonnement Internet la possibilité de se connecter gratuitement à la Toile.

Si l’envoi de ballons ou de drones agite la recherche, l’entrée dans le spatial des start-up de la Silicon Valley chamboule en plus tout un modèle économique. Déjà les nouveaux acteurs contribuent à changer les pratiques existantes. « Le facteur temps n’est plus le même, les investisseurs privés veulent le raccourcir pour rentabiliser leurs investissements avec des développements plus rapides et moins chers », constate François Auque, patron des activités spatiales d’Airbus, dont le groupe est partenaire à 50/50 avec OneWeb dans la société chargée de concevoir et fabriquer les satellites.

Cette accélération entraîne des mutations dans l’organisation industrielle. Ainsi, une usine sera construite, qui produira trois à quatre satellites par jour pesant 150 kilos, à un coût unitaire très inférieur au million de dollars. Soit une réduction par dix des coûts. Du jamais-vu dans une industrie proche de la haute couture, plus habituée à produire quelques satellites de plusieurs tonnes par an de quelques centaines de millions d’euros. Les futures charges seront d’une conception extrêmement simples, avec une durée de vie d’à peine cinq ans, contre au minimum quinze ans jusqu’à présent.

Satellite low cost

Il faudra donc les renouveler souvent. «  Avec OneWeb, nous entrons dans le monde du satellite low cost, confirme Bertrand Maureau, vice-président télécommunication chez Thales Alenia Space (TAS), très présent dans la fabrication de la constellation. La durée de vie et la fiabilité sont moins élevées que pour un satellite classique, mais sont compensées par le grand nombre de satellites au niveau de la constellation (près de mille). C’est pour cela que l’on peut atteindre au niveau du satellite élémentaire des coûts extrêmement bas.  » TAS a répondu aux appels d’offres lancés à la fin de l’été. Les résultats devraient être connus prochainement.

Au défi industriel s’ajoute une autre contrainte et pas des moindres. Pour couvrir l’ensemble de la planète avec Internet, OneWeb doit obtenir l’autorisation de chaque pays pour installer une station de réception au sol.

Le choix de l’orbite basse, à 1 000 kilomètres de la Terre, pour placer les satellites bouscule aussi les usages face à des opérateurs de télévision et de haut débit qui placent leurs satellites de télécommunications à 36  000 kilomètres de la Terre en géostationnaire (GEO) Les nouveaux entrants y voient un avantage, les coûts de lancement sont moins chers, et surtout la transmission est rapide, elle se fait en temps réel, ce qui est une condition indispensable pour développer les services d’Internet. Inconvénient, il faut pour cela couvrir le globe de centaines de satellites, ce qui n’est pas le cas à très grande distance, un seul satellite suffisant à diffuser dans de vastes régions.

Autre difficulté, à cette faible distance de la planète, l’espace est très occupé par de nombreux satellites d’observation, mais aussi encombré par de multiples débris. Les risques de collision y sont importants, alors qu’en orbite géostationnaire, la distance entre deux satellites est de l’ordre de celle reliant Paris à Palerme, en Sicile.

Les grands opérateurs réagissent différemment à cette nouvelle configuration. Le numéro un mondial, l’américain Intelsat, a pris un ticket dans le projet de Greg Wyler, en contribuant à 25 millions de dollars sur les 500 millions de la levée de fonds de juin.

Deuxième mondial, le luxembourgeois SES mise sur la combinaison des orbites en ayant racheté O3B (Other three billions), une constellation créée également par Greg Wyler pour connecter à Internet 3 milliards de personnes n’ayant pas le Web. Particularité, elle est seule à évoluer en orbite moyenne (MEO), à 8  000 kilomètres de la Terre. La transmission se fait quasiment en temps réel et les satellites peuvent être très rapidement orientés vers un point particulier. «  Nous jouons la complémentarité entre les possibilités du géostationnaire et l’orbite moyenne  », explique Karim Michel Sabbagh, le PDG de SES.

Investissements modestes

A l’inverse, le français Eutelsat, numéro trois du secteur, reste focalisé sur le géostationnaire. «   Nous ne sommes pas obtus et regardons comme tout le monde les évolutions en cours, mais nous privilégions le GEO car les marges de progression y sont encore immenses  », explique Michel de Rosen, le patron de l’opérateur européen. «   Puissance et précision sont les forces du satellite géostationnaire : il diffuse comme un jet de lumière ciblé, qui illumine une région précise où existe une demande, ajoute-t-il, avant d’exprimer ses doutes sur l’efficacité de l’orbite basse. Une constellation de satellites en orbite basse éclairera, certes, toute la planète, mais avec une lumière trop faible pour bien servir les clients dans les régions qui en ont le plus besoin.  »

Même s’ils misent sur l’orbite basse, les nouveaux entrants n’ont pas de vision exclusive. Ainsi Facebook, en début d’année, a lancé un appel d’offres afin d’acquérir un satellite géostationnaire, avant d’y renoncer en raison du coût élevé. Une solution plus économique de location pourrait être envisagée.

Pour l’instant, les investissements des «  nouveaux entrants  » sont modestes. Ils sont estimés à 2 milliards de dollars depuis un an, à comparer aux 40 milliards de dollars consacrés par le Pentagone et la NASA chaque année à l’espace. «  Il faut garder ces proportions en tête car nous sommes encore durablement dans un monde où les besoins spatiaux seront d’abord, et de loin, ceux des organismes publics  », relativise François Auque, d’Airbus. Selon le cabinet Euroconsult, les deux projets de constellations (OneWeb et SpaceX), représentant près de 5 000 satellites, nécessiteraient 15 milliards de dollars d’investissements, à comparer aux 66 milliards prévus pour les 550 satellites commerciaux qui seront mis en orbite géostationnaire dans la décennie 2015-2024.

Reste cependant à prouver la viabilité économique des constellations en orbite basse et à lever les fonds nécessaires pour aller au bout des projets. Or, à ce jour, les investisseurs financiers regardent ces objets avec distance, leur prudence pouvant contribuer à décaler les développements et contribuer aux retards déjà envisageables. Cinq années seulement est un délai très court pour tisser cette toile mondiale composée de ballons, de drones et de minisatellites, même si l’effervescence s’est emparée de la planète du Net et va en s’amplifiant. L’autre danger est que cette bulle explose.

Source: leMonde.fr
Par Dominique Gallois