Nigeria : Le pays ne parvient pas à empêcher la progression de Boko Haram – 20/09/2014

Deux hommes, avec des armes automatiques, des grenades, et des ceintures d’explosifs : c’est tout ce qu’il a fallu, malgré les mesures de protection, pour forcer le passage dans le Federal College of Education (Centre de formation des professeurs) de Kano et s’y livrer à un massacre, mercredi 17 septembre.

Un étudiant observe les dégâts infligés par une attaque suicide dans le Federal college of education de Kano, mercredi 17 septembre. | AFP/AMINU ABUBAKAR
Un étudiant observe les dégâts infligés par une attaque suicide dans le Federal college of education de Kano, mercredi 17 septembre. | AFP/AMINU ABUBAKAR

Une fois le passage forcé, l’un des kamikazes est entré dans un amphithéâtre, tandis que le second était tué par la police. Avant de mourir, les assaillants ont tué entre 13 et 15 étudiants, et en ont blessé une trentaine. Pendant le seul mois de juillet, cinq attaques similaires ont eu lieu à Kano. Revendiquées ou pas, elles sont imputables à Boko Haram, dont le nom signifie « l’éducation à l’occidentale est impure ».

La secte islamiste radicale, fondée en 2002, gagne en puissance dans le nord duNigeria. A Kano, Boko Haram n’engage pas de batailles rangées, mais y multiplie les attentats grâce à des cellules clandestines. La ville a connu de graves violences interreligieuses à l’aube des années 2000. Ces attentats s’efforcent sans doute de rallumer les violences entre chrétiens et musulmans. Une tactique qui a, jusqu’ici, échoué, mais cela n’enlève rien au climat de tension instauré par des tueries similaires dans les grandes villes du Nord.

Destabiliser le pays

Cette vague d’attentats s’inscrit dans un mouvement d’offensive plus large de Boko Haram. Le groupe d’Abubakar Shekau, qui se présente comme son chef, use de deux tactiques. D’un côté, les attentats pour frapper les esprits et espérerdéclencher des troubles. De l’autre, infliger des défaites à l’armée nigériane, et setailler un fief. Il ne s’agit pas de monter une offensive vers Abuja, la capitale fédérale, mais de déstabiliser un pays aux institutions fragiles.
Abubakar Shekau nourrit des ambitions grandioses, et veut désormais faire de son mouvement, d’extraction locale, un membre de l’élite djihadiste internationale. Fin août, dans la foulée de la proclamation d’un califat par l’Etat islamique (EI) à cheval sur l’Irak et la Syrie, le chef de Boko Haram avait diffusé l’une de ses vidéoshautes en couleur où il déclarait, en substance, son propre califat après la prise de Gwoza, près du Cameroun, petite ville dont le chef local avait été assassiné quelques semaines plus tôt par Boko Haram.

L’hypothèse de la constitution d’un califat est absurde, si l’on s’en tient aux conditions qui devraient être réunies pour un tel projet. Mais dans le même temps, les insurgés de Boko Haram sont passés d’une forme de guérilla – qui les voyaitabandonner le terrain conquis après des attaques éclair, une fois les ressources locales pillées et les atrocités destinées à entretenir la terreur commises – à une phase de conquête.

Au cours de l’été, Boko Haram a commencé à étendre les poches sous son contrôle, au-delà de ses camps dissimulés dans la grande forêt de Sambisa, qui court depuis les environs de Maiduguri vers les environs de la frontière camerounaise, et jusque dans l’état d’Adamawa, plus au sud. Les insurgés djihadistes ont commencé par s’implanter en profondeur le long de la zone frontalière du Cameroun jusqu’au nord, vers le lac Tchad. De là, ils ont ensuite poussé sur plusieurs axes. En direction de Maiduguri, d’abord. La capitale de l’état de Borno, ville de plus d’un million d’habitants, a été le berceau de Boko Haram, qui en a été chassé l’année passée. Le « retour » de Boko Haram en ville, avec un fort esprit de revanche, y fait régner la panique – ou l’espoir, car des sympathisants de Boko Haram y vivent dans la clandestinité.

Dernier verrou

La peur est nourrie par ce que les membres du Conseil des anciens de l’état de Borno ont qualifié « d’encerclement ». Dans les environs de Maiduguri, les insurgés circulent librement la nuit. Ces dernières semaines, leurs combattants ont effectué un mouvement en « fer à cheval », selon une source bien informée, autour de Maiduguri.
Parallèlement Boko Haram attaque par l’est, le long de la route. Les insurgés ont pris Bama, à 70 km de Maiduguri. Puis, par deux fois, ont été repoussés avec de lourdes pertes à Konduga, le dernier verrou, à une trentaine de kilomètres.

Mais les combattants djihadistes attaquent aussi plein sud, en direction de l’état voisin d’Adamawa. Ils ont pris – et peut-être perdu, des combats s’y déroulent encore – Michika, menaçant Mubi, une ville d’un million d’habitants, avec une grande université, une cible de choix.

Sur les routes de ce djihad, d’innombrables atrocités sont en train de se commettre. Un rapport confidentiel d’une Eglise relate ce qui est arrivé à Gulak (Adamawa) il y a quelques jours : 3 000 soldats avec tout leur armement, prévenus de l’arrivée de Boko Haram, ont pris la fuite dans le plus grand désordre, une heure avant l’assaut des insurgés, qui ont ensuite dévasté la ville. Ensuite, rapporte le texte, « les églises ont été brûlées et détruites, beaucoup de jeunes hommes recrutés de force. Des jeunes filles ont été emmenées pour servir de femmes ou d’esclaves. »

Source : Le Monde.fr

Par Jean-Philippe Rémy (Johannesburg, correspondant régional)

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