Ni John Fru Ndi : «Nous prônons le fédéralisme parce que chaque Etat fédéré doit faire son administration interne.» – 27/05/2015

John Fru Ndi, président national du Social Democratic front (SDF) | Photo d'archives
John Fru Ndi, président national du Social Democratic front (SDF) | Photo d’archives

25 ans après la création d’un parti qui continue d’occuper le devant de la scène, nous sommes allés la rencontre du Chairman du Social democratic front (Sdf) plongé dans l’organisation de la célébration de la 25ème bougie. De la création du parti jusqu’à son déploiement dans les 10 régions que compte le Cameroun, tout y passe. Evocation d’une marche pour la démocratie jalonnée d’embûches et surtout pleine de souvenirs.

Le Sdf a  vu le jour le 26 mai 1990.  Peut-on savoir les péripéties qui ont conduit à sa création?

Pour que les camerounais aient supporté le Sdf depuis 25 ans, cela veut dire que le sdf avait bien creusé pour connaitre les problèmes des camerounais, avant la création du parti. Vous, les journalistes, avant 1990 il, n’y avait pas de liberté d’expression dans ce pays, on sanctionnait les journaux, on sanctionnait les articles,  les camerounais avaient peur, juste en voyant des gendarmes. Tant de choses qui se passaient avant. La différence aujourd’hui c’est que tout le monde peut parler, dénoncer, revendiquer…Passablement. Sans le Sdf on ne devrait pas être aujourd’hui en train d’arrêter les gens pour détournement de deniers publics.  Nous n’avons pas encore réussi à passer nos projets de loi, mais je pense qu’après 25 ans, le Sdf est de plus en plus fort.   C’est tout cela qui a poussé à la création du Sdf

Pour les jeunes d’aujourd’hui, quels sont ses pères fondateurs et quels rôles chacun d’eux a joué dans la constitution de cette formation politique ?

Quand nous parlons des pères fondateurs, c’est un groupe de gens, promoteurs qui se sont assis pour interpréter la constitution et voir comment créer un parti politique. Quand nous avons découvert ce passage  dans la constitution, on s’en est servi et le gouvernement s’est mis à paniquer, parce qu’il ne savait pas qu’il y’avait cette provision dans la constitution.  Donc, ceux qui se sont assis, ont travaillé, mais au moment de signer les documents pour la création du parti, seule deux personnes ont signé. Si nous voulons parler strictement et sur le plan légal des pères fondateurs, il s’agit des deux qui ont apposé leurs signatures aux bas du document, à savoir Ni John Fru Ndi et Dr Siga Asanga, les restes sont des promoteurs.

Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé à la dernière réunion avant le dépôt des dossiers du parti dans les services de l’administration pour déclarer officiellement votre existence ?

Ce sont les choses internes que je ne vais pas vous dire, même si après 25 ans, il faut dire ce qui s’est passé. Mais c’était une réunion que beaucoup  redoutait, de peur de la répression du régime.

Pouvez-vous nous raconter ce qui s’est passé ce fameux 26 mai 1990, le jour du lancement de votre parti ?

C’était un jour froid dans la ville. Le climat était froid mais très tendu. M. Biya a envoyé plus de 2000 soldats venus de Yaoundé pour empêcher le lancement du parti. On devrait lancer le parti au stade municipal, mais l’armée a bloqué ; on voulait aller à l’Avenue commerciale (Commercial Avenue), elle nous a aussi bloqués ; au moment où on planifiait pour aller a Church Center, une nouvelle venant de là laissait entendre que les soldats ont quadrillé les lieux.  Nous sommes donc allés au marché de Ntarikong pour le lancement. Commercial Avenue sera bloquée par les patrouilles mixtes formées des éléments de la compagnie de gendarmerie et de la compagnie de combat des forces armées. C’est à liberty square que l’armée de Biya va tuer 6 personnes. Après ce lancement, ils ont dit qu’on n’a pas consulté les camerounais des autres «provinces» pour leur avis, avant de mettre sur pied un parti politique. Nous avons organisé une convention extraordinaire pour coopter les personnes de ces «provinces», et au moment où nous travaillons sur ce sujet, le gouvernement a autorisée le parti de feu Gustave Essaka. C’est pour vous dire comment le pouvoir paniquait sur ce que le Sdf faisait.

Comment avez-vous étendu sur le reste du Cameroun un parti qui était né à Bamenda, au départ comme pour défendre les intérêts des anglophones ?

Qui vous a dit que le parti était là uniquement pour les anglophones ? C’était un parti pour défendre les camerounais. La plupart des francophones  disaient que  c’était un parti anglophone parce qu’on parlait du fédéralisme, et quand nous utilisons le mot fédération, vous croyez que cela veut dire  se séparer des  francophones. Nous avons dit que nous prônons le fédéralisme parce qu’avec un gouvernement fédéral, chaque Etat fédéré doit faire son administration interne et non la décentralisation actuelle où les finances sont inégalement réparties.  Donc, si on a deux Etats fédérés comme ce fut le cas avant, ou 10 Etats fédérés, c’est aux camerounais d’en décider. Mais le plus marrant c’est que les anglophones sont très marginalisées. Aujourd’hui vous avez les avocats anglophones qui revendiquent deux Etats fédérés. D’ailleurs, permettez-moi de vous dévoiler le secret, certains avocats sont d’avis qu’on se sépare. Parce qu’on a envoyé tous les magistrats francophones ici pour juger ceux qui ne comprennent pas le français, ça fait mal  à beaucoup d’anglophones. J’ai un exemple, il s’agit d’un garçon qui travaille pour moi ; il s’appelle Ivo. Ce dernier a été interpelé la nuit, et il a présenté une carte d’identité dont le délai d validité a expiré de quatre mois. Le policier lui a dit de payer 60000 Fcfa, sinon il va aller en prison.  Comme il n’avait pas cette  somme, il s’est retrouvé au parquet et le juge l’a condamné  à 6 mois de prison.  La principale raison, c’est que le gars n’arrivait pas à comprendre le magistrat francophone et vice versa.  Dites-moi si c’était votre frère, à cause d’une carte d’identité, il écope de six mois de prison, une pièce qu’on pouvait lui dire d’aller renouveler. Quel est son crime ? Il y a des criminels là dehors qui circulent librement au vu des autorités. Voilà des choses qui font que les anglophones veulent la séparation du Cameroun ou le fédéralisme. Le Sdf est pour le fédéralisme, pour que le budget global du Cameroun soit divisé entre les  Etats fédérés,  afin  que chaque Etat  soit autonome.  Vous avez vu comment on a traduit en anglais les épreuves du dernier concours de  la police, vous avez vu la manipulation du concours a L’Iric, ceux qui n’ont pas écrit on réussit et ceux qui ont composé ont échoué, c’est tout ça qui tourmente les anglophones.

Quels ont été vos premiers relais dans la partie francophone du Cameroun ?

 J’étais un libraire, un homme d’affaires avec les amis. Donc, après nos assises, c’est là où j’ai noué les contacts.

 La première action d’envergure nationale de Ni John Fru Ndi était d’être portée comme le candidat de l’opposition camerounaise à l’élection présidentielle de 1992, comme candidat de l’opposition. D’après vous, qu’est-ce qui vous avait valu la confiance de vos pairs de l’opposition ?

C’était le message du Sdf pour le peuple. La vision que nous avons pour le peuple et la manière que nous avons pris ce message pour le peuple. Aussi en 25 ans, j’ai fait 20 fois le tour du Cameroun, M. Biya n’a jamais fait ça.

Croyez-vous aujourd’hui avoir joué pleinement ce rôle ?

 Pour être politicien il faut connaitre sa population, oui.

Pour l’histoire, pouvez-vous raconter ce qui s’est passé à l’issue de cette élection ?

J’ai vu les camerounais prêts pour la guerre. Les jeunes surtouts.  Avec l’expérience que j’ai eue au Nigeria dans la guerre du Biafra, je ne voulais pas le sang dans mon pays. Comme j’ai dit à monsieur Biya, j’avais des options soit former un gouvernement parallèle, rejoindre le Scnc ou déclarer la guerre, j’avais ces options a  portée et j’ai dit non. Déclarer la guerre c’est facile, mais finir avec cette guerre et réconcilier les gens c’est ça le problème. Le Sdf veut le changement par les urnes. Et c’est pour cela que nous revendiquons un organe électoral indépendant, et les élections libres et transparentes, qui donneront à notre pays la dignité.

Comment avez-vous vécu votre assignation à résidence à Bamenda pendant l’Etat d’urgence ?

C’était un traumatisme. J’étais assigné à résidence avec plus de 250 personnes, alors que j’ai gagné les élections. Malgré la fraude du parti au pouvoir, et par peur que je ne déclare la guerre, M. Biya a envoyé ses soldats pour mon assignation à résidence. J’ai vu ça venir et c’est pour cela que j’avais pris le temps d’emmagasiner beaucoup de nourriture. J’ai pu nourrir mes gens pendant plus de cinq jours avant de pleurer pour plus de nourriture. Le moment fort de cette assignation c’est quand un gendarme a poussé ma mère dans la rigole avant de la ruer de coups sous mes yeux. Elle pleurait en me disant, mon fils, même si je meurs, continue ; parce que tu luttes pour le Cameroun. Je voulais sauter par-dessus la barrière pour en finir avec ce gendarme, mais mes gens m’ont empêché. Imaginez un homme qui regarde quelqu’un taper sur sa maman et les gens l’empêchent de riposter … vraiment, ça m’avait fait très mal. Malgré tout, ils nous ont arrosés avec le gaz lacrymogène dans la maison pendant tout ce temps. C’était un cauchemar.

Est-ce que vous ne regrettez pas aujourd’hui de n’avoir pas demandé au peuple de descendre dans la rue pour exiger la victoire volée de son leader ? Pourquoi ?

Je ne regrette pas, parce qu’après 25 ans, les camerounais comprennent pourquoi on a pris cette décision. C’est pourquoi nous avons encore le soutient et la confiance des populations. Plusieurs personnes, même dans le camp de Biya, voulaient qu’on provoque la guerre pour profiter du cafouillage. Mais je savais que monsieur Biya ne partirait pas, quels qu’en soient les dégâts.

L’autre instance d’où le Sdf et l’opposition camerounaise sont sortis très affaiblis était la fameuse tripartite de Yaoundé. Qu’est-ce qui avait fait problème ?

La  tripartite de Yaoundé a commencé deux jours avant mon arrivée. Une fois sur place je leur ai demandé s’ils ont commencé avec la prière ils ont dit non. J’ai appelé le cardinal Christian Tumi, avec un Iman on a prié. Je leur ai dit que tant que Dieu n’a pas donné une issue on sera là en vain.  A vrai dire cette tripartite était une manipulation, car le discours qu’on a préparé ensemble  pour que je présente  avait été présenté  par quelqu’un d’autre. Hayatou m’a appelé de venir faire mon discours et comme je suis toujours prêt, j’avais à dire et tout le monde était content, ils pensaient me piéger mais sans succès. Aussi c’était une occasion en or pour le président Biya de dialoguer avec les camerounais, il était en suisse et passait son temps à dicter à Hayatou quoi faire, ce qui n’était pas bien, jusqu’aujourd’hui monsieur Biya n’a jamais discuté avec les camerounais et c’est pour cela que le pays va comme on voit, parce que Biya ne comprend pas ses populations et les populations ne le comprennent pas non plus.

Le constat que l’on peut faire, jusqu’aujourd’hui, est que l’opposition conduite depuis 25 ans par le Sdf, n’a jamais réussi à faire bloc, comme dans d’autres pays africains, pour affronter Biya en rangs serrés. Pourquoi? N’est-ce pas un échec pour le leader de l’opposition que vous êtes ?

Les camerounais veulent le changement mais ne travaillent pas pour ce changement. Vous êtes dans le pays et vous êtes témoin de la manipulation du régime de Biya. Regardez les querelles entre le président d’Elecaam et le directeur d’Elecam, vous voyez. Comment peut-on avoir les élections transparentes ? Nous avons perdu Bamenda I avec toutes les preuves que nous avons fournies, rien n’a été fait, le Sdf est le seul parti qui revendique les élections transparentes. Dans tout ça le Sdf a toujours raison. Un jour quelqu’un m’a dit chairman un anglophone  ne pourra jamais gouverner ce pays  et c’est pour cela que les anglophones disent que s’ils ne sont pas considérés comme des camerounais vaut mieux se séparer. Même dans le gouvernement on ne donne pas de poste ministériel crédible aux anglophones, le premier ministre est figuratif, il y a les gens qui lui disent  ce qu’il doit faire.

En 25 ans d’opposition politique, pourquoi le Sdf en particulier et l’opposition camerounaise en général n’ont pas pu obtenir l’alternance tant souhaitée par les camerounais ?

J’ai dit tout à l’heure qu’il n’y a jamais eu d’élections crédibles et transparentes au Cameroun.

Le président Biya, à plus de 80 ans, multiplie des manouvres pour s’éterniser au pouvoir. Que pensez-vous de l’avis de ceux qui estiment qu’il faut le laisser tranquillement finir sa vie à Etoudi ?

Si je partageais cet avis c’est que je ne devrais pas aller aux élections. S’il existe quelque chose qui fait peur à M.Biya c’est le Sdf.

Si l’on prend le cas du Sdf, l’on se rend compte qu’au fil des années, son influence diminue à travers le pays. Pour preuve, le nombre de ses élus qui ne cesse de chuter. Comment analysez-vous froidement cette situation où votre parti perd même dans ses fiefs les plus imprenables comme le Nord-Ouest et l’Ouest ?

Dites à M. Biya d’organiser les élections dans la transparente et voyez les résultats.

En 25 ans, on a vu des démissions en cascades de hautes personnalités de votre parti. Notamment les pères fondateurs, trois secrétaires généraux, (Dr Siga Assanga, Tazoacha Asongany, Elisabeth Tamandjon) et bien d’autres comme l’ancien vice-président Saidou Maidadi Yaya…Pourquoi cette saignée dans le Sdf qu’on ne voit pas ailleurs ?

Demandez à ces personnes et non au Sdf

25 ans à la tête du Sdf, c’est long. Quand comptez-vous passer le relais aux jeunes ?

De mon côté je ne dis pas que c’est moi qui ai créé le parti, je me soumets aux élections pour choisir le président national du parti ou le candidat du parti à l’élection présidentielle. Paul Biya ne fait pas ça dans son parti ainsi que d’autres partis politiques. Vous les journalistes vous passez votre temps à critiquer Fru Ndi pourquoi tu es encore là, non je ne suis pas là pour être là,  je me  soumets aux élections et le jour où quelqu’un va me battre ok je vais m’en aller.

Quels sont les rapports du Sdf aujourd’hui avec le Rdpc et les rapports de Fru Ndi avec Paul Biya ?

Apres un long moment que j’ai rencontré Biya à Bamenda, nous avons parlé et il a promis qu’on devrait se revoir mais depuis lors rien. Si on s’est revu c’est pour les photos etc…mois je pense que les camerounais ne veulent pas ce genre de rencontres.

Quel est votre message au peuple camerounais en général et aux militants du Sdf en particulier à l’occasion de la célébration du 25e anniversaire de votre parti ?

Je remercie et félicite les membres du Sdf les camerounais qui nous ont soutenus par tous les moyens, et je m’incline devant ceux qui ont perdu leurs biens, des êtres humains dans cette bataille pour la démocratie. Je pense que c’était le meilleur chemin que d’avoir la guerre dans le pays, si nous regardons ce qui se passe dans les pays arabes, on voit que la guerre n’est pas bonne. Que nous n’avons pas la guerre dans ce pays, Je remercie la sagesse des camerounais qui a cette époque se sont retenus pour éviter le chaos. Je leur souhaite un joyeux 25ème anniversaire et  je leur réassure au vu de leur mobilisation le 20 mai dernier, qu’un souffle nouveau renait dans le Sdf et que nous allons conclure en triomphe.

Source : © LNE

Entretien réalisé par Fréderic Takang et David Nouwou

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