Madeleine Ngombet-Bitoo : La Camerounaise du Conseil régional de Poitou-Charentes

Madeleine Ngombet Bitoo | © CAMERPOST/JBT
Madeleine Ngombet Bitoo | © CAMERPOST/JBT

Conseillère municipale Ps de Confolens, vice-présidente de la région Poitou-Charentes et présidente de la commission santé de l’Association des régions de France, elle fait partie de ces Camerounais qui ont réussi en Hexagone.

C’est une date qui restera longtemps gravée dans sa mémoire. 11 juillet 2015. Madeleine Ngombet-Bitoo est à Boston aux Etats-Unis. Vice-présidente de Poitou-Charentes, elle a été désignée pour représenter cette région de France à la cérémonie d’arrivée de l’Hermione dans le nord-est des Etats-Unis. L’Hermione est la réplique de la frégate du marquis de Lafayette qui accosta dans le port de Boston le 28 avril 1780 pour prêter main forte aux insurgés américains en lutte contre le colonisateur anglais pour leur indépendance.

235 ans plus tard, le périple transatlantique de l’Hermione, symbole de la liberté et de l’amitié franco américaine est reconstitué au cours d’une cérémonie qui draine sur le port une foule de curieux. La construction de la réplique de ce navire a été financée par la région Poitou-Charentes. Représentante de la région, Madeleine Ngombet-Bitoo a l’honneur de prononcer le discours de circonstance dans un anglais presque parfait. Un moment de grande émotion. « Pour moi ce fut un honneur de représenter la région Poitou-Charentes à Boston pour cette escale de l’Hermione, confie-t-elle. L’histoire de l’Hermione et de Lafayette c’est celle de la France. C’est le symbole de la liberté, de la démocratie.»

Le choix de Madeleine Ngombet-Bitoo pour représenter la région Poitou-Charentes et la France à cette cérémonie a peut-être été le fait du hasard. Mais, à bien y regarder, il est fort symbolique. Fille d’Afrique née au Cameroun le 27 Avril 1963 et devenue citoyenne française, elle mesure certainement mieux que quiconque l’acte historique accompli par le marquis de la Fayette dans la libération du peuple américain du joug du colonisateur anglais. Elle qui tire ses origines du pays des Um Nyobe et autres Ernest Ouandié est sensible aux affres de l’invasion coloniale et plus tard d’une violente lutte de libération, qui a connu un tournent sanglant au mitan des années 1950.

Aujourd’hui installée dans la paisible ville de Confolens dans le sud-ouest de la France où elle exerce comme chirurgienne dentiste, Madeleine Ngombet-Bitoo occupe par ailleurs d’importantes fonctions politiques : conseillère municipale Ps, vice-présidente de la région Poitou-Charentes et présidente de la commission santé de l’Association des régions de France. Elle fait incontestablement partie de ces Camerounais qui ont réussi en Hexagone. Le parcours ne fut pas aisé.

Fille d’institutrice

La rencontre avec Madeleine Ngombet-Bitoo a lieu le 25 septembre 2015 à Poitiers. Cheveux nattées, veste noire au-dessus d’un tailleur fleuri, elle a le visage discrètement maquillé et la bouche finement ourlée d’un rouge à lèvres. C’est une dame élégante, chaleureuse, mais pudique. C’est difficilement qu’elle consent ce jour-là à se confier au reporter en marge d’une réunion du conseil régionale de Poitou-Charentes ouverte à la presse quotidienne régionale.

Madeleine Ngombet-Bitoo passe une enfance plutôt paisible à Edéa dans une petite famille. Ses parents instituteurs n’ont fait que deux enfants. Son père quitte très tôt la famille et laisse ses deux enfants à la charge quasi exclusive de leur mère. Très courageusement, celle-ci se dévoue à l’éducation de ses enfants. Elle leur inculque les valeurs de travail et place leurs études au centre de tout. « Ton mari c’est ton travail, ma fille », lui répète sans cesse sa maman, un peu féministe. « C’était une manière, explique-t-elle, de me dire que mon avenir ne dépend pas d’un éventuel mari. Une manière de m’inciter à travailler pour garantir mon autonomie. »

“Excellent avec autorisation de publier

Ces paroles vont claquer pendant longtemps dans l’esprit de la jeune fille comme une stricte maxime de vie. Ses études se déroulent bien. En septembre 1981, elle n’a que 16 ans lorsqu’elle quitte le Cameroun pour les poursuivre en France. Bordeaux sera sa ville d’accueil. Elle est inscrite dans un lycée de jeunes filles. Les premières années sont pénibles. Les hivers sont rudes, son pays et sa famille lui manquent. Elle finit ses études en 1992 à l’université de Bordeaux où elle soutient une thèse de doctorat en odontologie. « Excellent avec autorisation de publier », mentionne le jury.

Le désormais docteur Ngombet-Bitoo n’a pas le temps de se réjouir de sa thèse de doctorat. Un événement tragique vient de se produire dans sa vie. Sa mère a été assassinée à Edéa. La jeune dame est effondrée lorsqu’on lui annonce la nouvelle. Elle est désormais seule au monde puisque son unique frère est décédé quelques mois plus tôt. Sa douleur est encore plus profonde lorsqu’elle vient au Cameroun pour les obsèques de sa maman. Elle apprend que les assassins de sa mère ont été arrêtés. Il y a parmi eux un élève de la défunte. Un crime crapuleux, conclut l’enquête. « Quand un élève est capable d’assassiner son institutrice pour lui voler des sous, c’est quelques chose de terrible, dit-elle. Le plus dur c’est que l’un des assassins a même été relaxé. De savoir que quelqu’un qui a participé à la mort de maman était en liberté m’a profondément meurtrie. A ce moment-là, quelque chose s’est brisée entre mon pays et moi. J’ai coupé les ponts. Ces dernières années j’y suis retournée, mais c’est toujours la peur dans le ventre que je séjourne dans mon village. »

Aux côtés de Jospin

Poitiers. 25 septembre 2015. Madeleine Ngombet Bitoo lors d’une réunion du conseil régional de Poitou-Charentes. | © CAMERPOST/JBT
Poitiers. 25 septembre 2015. Madeleine Ngombet Bitoo lors d’une réunion du conseil régional de Poitou-Charentes. | © CAMERPOST/JBT

Son diplôme de dentiste en poche, il faut maintenant travailler. La jeune médecin n’a pas encore de moyens pour se lancer à son propre compte. Elle commence par quelques remplacements. Plus tard, avec son mari et leurs trois enfants, ils décident de s’établir dans la commune de Confolens. Nous sommes en 1996. C’est dans cette ville qu’elle mènera sa vie familiale, professionnelle et politique.

Madeleine Ngombet-Bitoo a grandi dans une famille camerounaise assez politisée. Un oncle combattant de l’Upc qui passa de tristes heures dans la sinistre prison de Mantoum pour des raisons politiques, un autre oncle, Henri Hogbe Nlend, lui-aussi upéciste et qui fut ministre de la Recherche scientifique.

En France, elle commence par quelques manifs avec les étudiants à Bordeaux. Puis, elle milite à Sos racisme avant de prendre sa carte du Parti socialiste. C’est celui qui semble répondre le mieux à ses aspirations de démocratie, de justice et d’égalité. « Le Ps incarne les valeurs qui me sont chères. C’est tout naturellement que j’ai choisi ce parti », avoue-t-elle.

“Cinq mois après cette rencontre fort enrichissante, elle reçoit un appel d’un proche de Jospin.

Sa modeste trajectoire politique prend un tout autre tour en 2002. Le socialiste Lionel Jospin est alors Premier ministre. Il se sent à l’étroit à Matignon et se verrait bien à l’Elysée. Dans sa stratégie, il décide de regrouper à Paris 2000 femmes avec des parcours intéressants afin de discuter des problèmes qui les concernent. Cinq mois après cette rencontre fort enrichissante, elle reçoit un appel d’un proche de Jospin. On lui propose de faire partie de l’équipe de campagne du socialiste. Elle accepte. La tâche n’est pas aisée. Il faut prendre part tous les week-ends à des réunions à Paris avec quelques poids lourds du Ps comme Strauss-Kahn, Moscovici, Martine Aubry etc.

La présidentielle de 2002 est un fiasco pour le Ps. Lionel Jospin est battu dès le premier tour par Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen du Front national. Un vrai séisme en France et surtout dans les rangs du Parti socialiste. Dans la foulée de cet échec retentissant, Jospin décide de quitter la politique. Madeleine Ngombet-Bitoo, elle, est certes abattue, mais reste au Ps. « Je garde un excellent souvenir de Lionel Jospin, témoigne-t-elle. J’ai pour lui la plus grande estime. Un peu froid et rigide, mais un grand homme politique qui m’a beaucoup inspirée. » La présidentielle perdue de 2002 par le Ps a laissé des traces. Des militants ont quitté le navire. Madeleine Ngombet-Bitoo quant à elle a pris des galons. Elle est désormais secrétaire générale du Ps en Charente Limousine.

Ségolène Royal, ma marraine 

Novembre 2003. Madeleine Ngombet-Bitoo reçoit un nouveau coup de fil. Au bout de la ligne cette fois, une dame : Ségolène Royal. « C’est un appel qui m’avait surpris, se souvient-elle. Elle a clairement demandé à travailler avec moi. On ne se connaissait pas vraiment, mais on se rencontrait dans les réunions à l’époque où Lionel Jospin était en campagne. Je veux de l’action, m’a-t-elle dit. Elle me voulait dans sa liste pour les régionales. Je n’ai pas hésité. On ne résiste pas à Ségolène ; c’est un aimant. C’est une féministe, une femme politique avant-gardiste. C’est ma marraine. »

Aux côtés de Ségolène Royal, Madeleine Ngombet-Bitoo partage son expertise sur les questions de santé. Elle qui vient d’un milieu rural disserte avec gourmandise sur la désertification sanitaire, l’inégalité d’accès aux soins de santé, etc. Des sujets qui seront au cœur de la campagne de Royal.

“J’ai pendant longtemps été la dentiste de la mère de Le Pen

Mais tout bascule au moment où il faut constituer la liste de Royal. Madeleine Ngombet-Bitoo est écartée au profit d’une dame qui n’est même pas militante du Ps. Elle se rend alors compte qu’elle a beau être « intégrée », qu’elle a beau soigner les gens sans distinction de race, elle reste, hélas ! aux yeux de certains camarades, une Noire. La France n’est donc pas le monde des « bisounours ». La réalité est dure. Le « vivre ensemble » si souvent claironné dans les rangs de son parti vient de prendre un coup. Elle reste toutefois très philosophe. « Il y a incontestablement un gap entre les paroles et les actes. Beaucoup de promesses politiques sont difficilement tenues. Surtout à l’égard des Africains », dénonce-t-elle. Lorsqu’on l’accuse de vouloir cracher dans la soupe, sur ses dehors calme, elle prend un air grave. « Non pas tout, répond-elle. J’ai pendant longtemps été la dentiste de la mère de Le Pen. Et parfois, j’avais des remarques racistes dont l’auteure ne se rendait même pas compte. Du genre “vous au moins, vous n’êtes pas comme les autres, Vous c’est pas pareil“. En tant que femme et noire, il faut travailler deux, trois fois plus pour espérer occuper les mêmes places. C’est de l’injustice. C’est ce dont je parle et c’est inacceptable.»

Ngombet-Bitoo, la Camerounaise…

Poitiers. 25 septembre 2015. Madeleine Ngombet Bitoo en compagnie des collègue de la Région Poitou-Charentes. | © CAMERPOST/JBT
Poitiers. 25 septembre 2015. Madeleine Ngombet Bitoo en compagnie des collègue de la Région Poitou-Charentes. | © CAMERPOST/JBT

Ségolène Royal est furieuse. Elle a pris Madeleine Ngombet-Bitoo sous son aile et tient à travailler avec elle. Mais certains militants semblent en avoir décidé autrement. La dame choisie pour la remplacer sur la liste jette l’éponge. « Mme Ngombet, je refuse d’être sur cette liste. Cette place est la vôtre, je vous la laisse », lui dit-elle un soir au téléphone. C’est ainsi que la Camerounaise est élue dans la liste de Ségolène Royal en 2004 au conseil régional de Poitou-Charentes. On lui confie la commission santé. Elle est réélue en 2010 et occupe le poste de quatrième vice-présidente chargée de la vie associative.

Madeleine Ngombet-Bitoo garde de bons rapports avec ses collègues de la région et c’est toujours avec joie qu’elle les retrouve, dit-elle, à toutes les réunions. Ceux-ci ne manquent pas d’éloges à son égard. Une conseillère voit en elle « une personne intelligente et extrêmement compétente promise à une grande carrière » alors qu’un autre, par ailleurs député, maire et avocat salut « une ambassadrice de charme, intelligente, dynamique et entreprenante ».

Que reste-t-il de la Camerounaise Madeleine Ngombet-Bitoo parti très jeune du Cameroun et qui fait sa vie loin de ses racines depuis plus de 30 ans ? « Je suis très attachée à mes racines. Je parle, je lis et j’écris le bassa, ma langue maternelle. Je suis parvenue maintenant à un âge où je sens le besoin de revenir vers les miens, de faire quelque chose pour mon pays. Je me sens motivée. Je reste cependant déçue que la double nationalité soit interdite au Cameroun et que les membres de la diaspora ne soient pas plus associés au développement du pays. Ceci doit changer », soutient-elle.

A 53 ans (elle ne les fait pas), Madeleine Ngombet-Bitoo a récemment réalisé une chose dont elle est fière. Elle a réussi le concours très sélectif d’entrée à l’Ena de Paris où elle a obtenu son diplôme en hautes études européennes. Au moment de fêter cette autre réussite, elle était entourée de son mari  et de ses trois enfants dont elle est fière. Mais il lui manquait sa maman. « Elle a tout fait pour moi. J’aurais aimé qu’elle fût là pour voir ce que je suis devenue, pour voir que j’ai écouté et appliqué ses conseils. Hélas ! », sanglote-t-elle.

 

© CAMERPOST par Jean-Bruno Tagne,

Correspondance particulière

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