Livre – Afrique du Sud : Oscar Pistorius et la malédiction arc-en-ciel – 07/01/2015

Oscar Pistorius condamné à cinq ans de prison. Photo AFP
Oscar Pistorius condamné à cinq ans de prison. Photo AFP

Dans sa biographie du champion paralympique, le journaliste John Carlin établit un parallèle entre le destin exceptionnel d’Oscar Pistorius et celui de l’Afrique du Sud.

“Je suis un homme noir dans le tribunal d’un homme blanc”, déclara Nelson Mandela au début de son procès, à Pretoria, en 1962. “Plus d’un demi-siècle plus tard, et trois mois après sa mort, les choses en Afrique du Sud avaient radicalement changé. L’homme blanc le plus célèbre du pays allait être jugé dans un tribunal présidé par une femme noire”, écrit John Carlin dans son ouvrage Oscar Pistorius, le héros déchu de l’Afrique du Sud.

La comparaison entre Madiba et l’athlète handicapé, condamné le 21 octobre dernier à cinq ans de prison ferme pour l’homicide involontaire de sa compagne, Reeva Steenkamp, peut sembler déplacée tant il a été vilipendé pour son irresponsabilité lors des huit mois que dura son procès. Et pourtant le journaliste anglais l’ose.

Avant la nuit tragique de 2013 qui fit basculer l’athlète du côté des criminels, le jeune homme était une de ces célébrités permettant à ses compatriotes de se déclarer “fiers d’être sud-africains”. Aux Jeux de Londres de 2012, lors desquels il avait couru avec les valides, Pistorius avait inscrit son nom dans l’histoire du sport, aux côtés de Jesse Owens et de Cathy Freeman. Ayant dû se battre contre les idées reçues et les handicaps pour arriver au sommet, le jeune homme était la plus belle des allégories de son pays.

Comme l’Afrique du Sud, lui aussi avait dû se battre contre une forme d’apartheid, lui aussi avait vaincu à force de ténacité, les genoux en sang, lui aussi avait vécu une parenthèse enchantée de cinq ans, entre 2008 et 2013, comme la nation Arc-en-Ciel entre 1994 et 1999.

Pistorius illustre la schizophrénie nationale

Mais il a failli, brisant tous les espoirs placés en lui. S’éloignant de l’idéal démocratique instauré par Mandela, découvrant la cupidité des élites au pouvoir, la violence débridée et la persistance des inégalités, l’Afrique du Sud aussi déçoit. C’est un pays d’extrêmes, “de riches et de pauvres, de bien et de mal”, estime John Carlin, spécialiste de la grande puissance africaine à qui l’on doit le livre à l’origine du célèbre film Invictus.

“Pistorius, un individu gentil et prévenant, sujet aux explosions de colère inattendues, illustre la schizophrénie nationale, poursuit-il. Comment un pays où le lait de la gentillesse coule dans les veines de beaucoup de gens peut être le théâtre de tant de meurtres horribles ? L’énigme est aussi difficile à déchiffrer que le caractère d’Oscar Pistorius.” Si l’affaire a tant bouleversé l’Afrique du Sud, c’est aussi parce qu’elle a renvoyé le pays tout entier à ses démons. Quarante-cinq meurtres par jour, un taux de viols parmi les plus élevés du monde, des classes moyennes qui se barricadent derrière des murs infranchissables…

Bref, un pays où “être paranoïaque n’est pas seulement banal mais raisonnable”. Pendant le procès, l’avocat de “Pisto” s’est beaucoup appuyé sur cette peur de l’agression propre à l’Afrique du Sud et sur les faiblesses d’un homme amputé des deux jambes à l’âge de onze mois. Surpuissant et confiant quand il était perché sur ses prothèses, Pistorius est un garçon dépourvu de certitudes une fois la porte refermée.

En prison depuis un mois et demi, confronté aux pires obstacles, l’athlète semble retrouver foi en la volonté humaine et souhaite proposer un programme d’entraînement au basket à ses compagnons d’infortune. Après avoir subi les foudres médiatiques et l’opprobre public, il est loin d’être exclu que la star déchue, fervent croyant, retrouve un jour l’amour que lui portait sa patrie. Après tout, l’Afrique du Sud, c’est aussi l’ubuntu cher à Desmond Tutu, cette disposition à la magnanimité et à la compassion.

Oscar Pistorius, le héros déchu de l’Afrique du Sud, de John Carlin, Seuil, 418 pages, 22 euros.

Source : Jeune Afrique