France : Nicolas Sarkozy défend son modèle européen – 23/05/2014

Après avoir longuement hésité, Nicolas Sarkozy a décidé de s’engager dans la campagne des élections européennes. L’ancien président signe jeudi 22 mai une tribune de cinq pages dans l’hebdomadaire Le Point (également publiée dans le quotidien allemand Die Welt), qui marque son retour dans le débat politique. Jusqu’alors, l’ex-président s’était contenté de réagir aux affaires le concernant. Ce fut le cas le 21 mars, juste avant les municipales. Il avait alors choisi d’adresser une lettre aux Français par l’intermédiaire du Figaro pour s’indigner des écoutes le concernant. Cette fois, il intervient trois jours avant les européennes mais la forme reste la même : une tribune qu’il a écrite lui-même. « Cela fait plusieurs semaines qu’il l’a rédigée », confie son entourage.

Nicolas Sarkozy devant la fondation Konrad-Adenauer, le 28 février à Berlin. | AFP/CLEMENS BILAN
Nicolas Sarkozy devant la fondation Konrad-Adenauer, le 28 février à Berlin. | AFP/CLEMENS BILAN

L’ancien chef de l’Etat a décidé de parler avant le scrutin du 25 mai, sans suivre les appels à la prudence de son entourage. Beaucoup jugeaient risqué de s’engager, alors que le Front national est donné favori du scrutin. « Si l’UMP est devancé par le FN, cela montrera qu’il pèse peu », s’inquiète l’un. « Si le FN finit premier, ce sera un choc. Marine Le Pen pourra dire : “On est plus fort que Sarko” », grimace un autre. Mais M. Sarkozy n’a pas écouté les proches qui lui conseillaient d’intervenir après l’élection. « Il ne voulait pas donner l’impression d’être dans le calcul et dans la facilité, explique un de ses conseillers. Pour lui, l’enjeu européen est bien plus important que l’ordre d’arrivée de dimanche. »

Dans cette tribune résolument pro-européenne, l’ex-président met tout son poids dans la bataille pour contrer la poussée de l’extrême droite. Il rappelle l’importance de la construction européenne face à la menace que fait peser « la flambée populiste ». « Vouloir la destruction de l’Europe, c’est mettre en péril la paix sur le continent », met-il en garde. Et de lancer : « Ne laissons ni aujourd’hui ni demain détruire ce trésor ! » Pas question pour autant de se transformer en eurobéat. S’il juge que le projet européen « doit être préservé », l’ex-président estime que « ses dérives doivent être corrigées ». C’est pourquoi il appelle à une rénovation en profondeur de l’Union.

L’essentiel de ses propositions visent à contrer la poussée du FN. Elles rappellent la tonalité de l’entre-deux-tours de sa campagne présidentielle de 2012, lorsque le candidat Sarkozy avait désigné Marine Le Pen comme sa principale concurrente et n’hésitait pas à reprendre des thématiques chères à l’extrême droite. Dans son texte, il tente de nouveau de contrer le FN sur le terrain de l’immigration. Actant « l’échec sans appel » de « la question essentielle des flux migratoires », il renouvelle sa proposition de réforme de l’espace Schengen, qui garantit la libre circulation sur le continent. Il appelle à une refonte des règles communes européennes, afin de mieux contrôler l’immigration illégale.

« Suspendre immédiatement Schengen »

« Il faut suspendre immédiatement Schengen I et le remplacer par un Schengen II auquel les pays membres ne pourraient adhérer qu’après avoir préalablement adopté une même politique d’immigration », écrit-il. Il investit même le thème de l’assistanat, sensible dans l’électorat de droite, en affirmant qu’une réforme de Schengen permettrait de mettre fin « au détournement de procédure qui permet à un étranger de pénétrer » dans cet espace pour y « choisir le pays où les prestations sociales sont les plus généreuses ».

Autre gage donné aux électeurs tentés par le FN : la promesse de ne pas diluer notre culture et notre mode de vie dans l’Europe. Insistant sur sa fibre patriotique, M. Sarkozy affirme « plaider tout à la fois pour l’Europe et pour la défense de notre identité » et la sauvegarde des « spécificités nationales ».

M. Sarkozy tente d’incarner la France du « oui » et du « non », en essayant de répondre aux attentes des eurosceptiques. Alors que les pouvoirs dévolus à Bruxelles sont souvent dénoncés, il juge nécessaire de rendre aux Etats « pas moins de la moitié des actuelles compétences communautaires ».

Pour une Europe à deux vitesses

Répondant à une revendication des Britanniques, il estime que l’Union ne doit s’occuper que d‘« une petite dizaine de politiques » communes, telles l’industrie, l’agriculture ou l’énergie. Dans son esprit, le principe de subsidiarité doit primer. « Pour lui, une politique européenne ne se justifie que si elle est plus efficace qu’une politique nationale », explique son entourage.

Passant rapidement sur la question de l’euro, M. Sarkozy se prononce en outre pour une Europe à deux vitesses. « Nous devons cesser de croire au mythe de l’égalité des droits et des responsabilités entre tous les pays membres », affirme-t-il. Dans cette optique, celui qui avait instauré le « Merkozy » en faisant de l’axe France-Allemagne le moteur de l’Union, plaide pour une coopération plus étroite encore entre ces deux pays.

Il prône « la création d’une grande zone économique franco-allemande ». Elle « nous permettra de mieux défendre nos intérêts face à la concurrence allemande en gommant nos handicaps fiscaux et sociaux » et « de prendre le leadership des 18 pays qui composent l’union monétaire », fait-il valoir.

Étonnamment, l’ex-président ne vante pas son bilan européen. « Il n’a pas voulu parler du passé pour avoir un texte exclusivement tourné vers le futur », explique un de ses conseillers. Manière de se projeter vers 2017. Dans cette optique, il n’oublie pas de rabaisser François Hollande, en soulignant son inertie supposée sur la scène européenne. « L’absence de leadership met l’Europe en danger car sans vision, sans cap et sans priorité », assène-t-il. Autre pique : il loue les limites imposées par Bruxelles face aux tentations de « dérives idéologiques ». Une allusion aux contraintes de réduction des déficits imposée par Bruxelles dont certains socialistes voudraient s’affranchir.

En revanche, M. Sarkozy ne fait pas une seule fois mention à l’UMP. Il n’appelle pas à voter pour sa famille politique, alors qu’elle risque d’être dépassée, dimanche, par le FN. « Il s’exprime en tant qu’ancien président. La performance de l’UMP n’est plus son sujet », résume un proche. Une manière de se poser au-dessus de la mêlée, loin des clivages partisans. Exactement le profil qu’il entend incarner dans la perspective de 2017.

Source : Le Monde

Par Alexandre Lemarié