FIFA : Quatre questions autour de la démission choc de Joseph Sepp Blatter – 03/06/2015

Sepp Blatter aura présidé le football mondial pendant 17 ans | SEBASTIEN BOZON / © AFP)
Sepp Blatter aura présidé le football mondial pendant 17 ans | SEBASTIEN BOZON / © AFP)

L’annonce surprise de Sepp Blatter, quatre jours après sa réélection à la tête de la Fifa, semble indiquer que l’étau du scandale de corruption s’était resserré sur lui ces derniers jours. Et maintenant, qui va lui succéder ?

On le croyait à l’abri dans l’œil du cyclone : Joseph Blatter a finalement été emporté par la tempête. L’annonce de sa démission de la présidence de la Fifa ce mardi 2 juin, seulement quatre jours après sa réélection sans anicroche pour un cinquième mandat à la tête de l’institution, résonne ainsi comme un coup de tonnerre.

“Même si un nouveau mandat m’a été confié, il semble que je ne sois pas soutenu par tous dans le monde du football. C’est pourquoi je vais convoquer un congrès extraordinaire et remettre mon mandat à disposition”, a déclaré le Suisse, au siège de la Fifa à Zurich.

Cette brusque décision pose bien des questions sur les événements des derniers jours en coulisses.

# Pourquoi maintenant ?

“D’autres mauvaises nouvelles sont à venir”, déclarait Blatter dans la foulée de sa réélection. Elles sont venues. Le “New York Times”, qui avait porté la première estocade, aura peut-être porté le coup de grâce. Surnommé le “premier ministre” du gouvernement du football mondial, le secrétaire général de la Fifa, le Français Jérôme Valcke, était accusé en début de semaine par le quotidien américain d’avoir transféré personnellement 10 millions de dollars sur des comptes gérés par l’ancien vice-président de la Fifa, le désormais célèbre Trinidadien Jack Warner.

Réagissant dans la journée de mardi, la Fifa s’était vu contrainte devant les éléments avancés de reconnaître qu’elle avait procédé au virement – “dans le cadre du développement du football dans les Caraïbes” – mais tenait encore à dédouaner Jérôme Valcke, assurant que ni lui “ni aucun haut responsable de la Fifa n’était concerné”.

Dans un portrait que lui consacrait “Le Monde” en 2012, l’homme était décrit comme un “puissant de l’ombre, qui tient le football mondial entre ses deux pieds”. Sa mise en cause aura-t-elle suffisamment pesé dans la balance pour provoquer la décision de Blatter ? Toujours est-il que la conférence de presse a été organisée dans l’urgence, ce mardi soir, selon un correspondant de l’AFP en Suisse :

# Quel avenir pour Blatter ?

Un comité exécutif extraordinaire doit être convoqué par Sepp Blatter, “le plus vite possible” selon une source interne, afin de convoquer ensuite le congrès extraordinaire promis. Celui-ci pourrait avoir lieu entre décembre 2015 et mars 2016, a précisé le président de la commission d’audit de la Fifa, Domenico Scala. D’ici-là, le Suisse a indiqué qu’il resterait en poste.

“Je vais continuer à exercer mes fonctions d’ici là, et je suis désormais libre des contraintes d’une élection. Je vais me concentrer pour engager des réformes ambitieuses”, promet-il.

La Fifa fait en effet “face à des défis qui ne s’arrêtent pas et a besoin d’une profonde restructuration”, ajoute Sepp Blatter. Reste que, réélu pour 4 ans, le Suisse aurait pu se contenter de renoncer à se représenter. Il ne restera en poste que de 6 à 10 mois. Ce pourrait aussi être le signe que les différentes enquêtes – américaine et suisse (lire plus bas) – se rapprochent de lui et qu’il préfère épargner à la Fifa une sortie par la voie judiciaire. Le “Guardian” rappelle ainsi que Sepp Blatter avait déclaré, vendredi, à la RTS :

“Pourquoi devrais-je me retirer ? Cela voudrait dire que je reconnais que j’ai mal agi.

# Qui pour lui succéder ?

blatter-graphiqueDès que la date du nouveau congrès sera connue, il sera possible pour les prétendants à la succession de Blatter de poser leur candidature. “Cette procédure devra être effectuée conformément aux statuts de la Fifa et suffisamment de temps devra être accordé aux meilleurs candidats désireux de se présenter pour qu’ils puissent faire campagne”, a expliqué le président démissionnaire après son annonce. Reste à savoir qui se présentera pour lui succéder.

Le prince Ali bin Al Hussein. Le demi-frère du roi Abdallah II de Jordanie, challenger de Sepp Blatter vendredi dernier, mais qui avait finalement décidé de se retirer après le premier tour du scrutin (où il avait recueilli 73 voix, contre 133 pour Blatter), a d’ores et déjà fait savoir qu’il serait de nouveau candidat.

“Dans le cas de nouvelles élections, le prince Ali est prêt”, assure Salah Sabra, vice-président de la Fédération jordanienne de football, présidée par le prince Ali. Il affirme même que “le prince Ali est prêt à prendre la tête de la Fifa à tout moment, si on lui demande”.

Michel Platini. Comment imaginer que le patron de l’UEFA, qui avait ouvertement appelé à la démission de Sepp Blatter jeudi dernier avant le congrès et vers qui tous les regards se tournent, puisse ne pas se présenter ? S’il sort renforcé face aux derniers événements et apparaît comme le favori potentiel à la succession de Blatter, y compris chez les bookmakers, Platini sait qu’une éventuelle candidature ne lui garantit pas pour autant la victoire.

Notamment parce que le rapport de forces au sein du congrès, où l’Europe ne pèse que 53 voix sur 209, ne lui est pas forcément favorable. L’ancien numéro 10 de l’équipe de France sait que les autres confédérations, bénéficiaires de l’aide au développement de la Fifa, n’accepteront pas si facilement de voir la fédération internationale dirigée par un représentant de la richissime et toute puissante instance européenne.

En tout état de cause, Michel Platini devrait consulter le comité exécutif de l’UEFA convoqué à Berlin avant la finale de la Ligue des champions, ce samedi. Avant d’annoncer, sans doute, sa décision.

Michael Van Praag. Le président de la Fédération néerlandaise, initialement candidat à la succession de Blatter avant de se retirer au profit du prince Ali en début d’année, a pris la démission de Blatter comme une “très bonne nouvelle”, sans se prononcer sur une éventuelle nouvelle candidature. “Je vais d’abord m’entretenir avec différentes parties prenantes la semaine prochaine à Berlin”, lors du comité exécutif de l’UEFA, “puis j’envisagerai quels seront mes plans”, a-t-il confié.

Jérôme Champagne. Et si c’était lui, le candidat français ? Ce proche de Sepp Blatter, ancien responsable des relations internationales à la Fifa, a répété que ce dernier était le meilleur candidat face au prince Ali et qu’aucun des autres candidats potentiels, y compris Michel Platini, n’avait les qualités requises pour lui succéder. A savoir, à l’en croire : “aimer la Fifa, comprendre le monde et les questions géopolitiques”. Et si il estimait être le mieux à même de remplir ces critères ?

Issa Hayatou. Le très controversé mais très influent président de la confédération africaine (CAF), lui aussi pris dans la tourmente des scandales qui secouent la Fifa, aurait pu être tenté de se présenter, malgré tout. Mais il n’en sera rien. “A mon âge [68 ans, NLDR], je ne peux pas me le permettre”, a-t-il déclaré mardi soir sur France 24. Reste à savoir à qui iront les 54 voix de sa confédération lors du prochain congrès.

# Les Coupes du monde 2018 et 2022 toujours menacées ?

C’est l’une des principales questions qui devrait se poser dans les prochains jours. Après la démission de Sepp Blatter, les attributions des Mondiaux 2018 et 2022 peuvent-elles être remises en cause ? En fait, le départ du Valaisan ne change pas grand-chose de ce point de vue puisqu’une enquête sur ce volet a été ouverte par la justice suisse, en marge de celle pourcorruption orchestrée par la justice américaine.

Mercredi dernier, en marge de l’interpellation de plusieurs dirigeants de la Fifa à Zurich, les locaux de l’instance du foot mondial ont également été perquisitionnés, cette fois dans le cadre d’une procédure pénale suisse distincte pour soupçon “de blanchiment d’argent et gestion déloyale” entourant les attributions des Coupes du monde à la Russie et au Qatar.

Et cette enquête – initiée il y a deux mois, mais qui n’a été révélée que mercredi dernier – ne va pas s’interrompre avec la démission de Sepp Blatter, comme l’a rappelé le procureur général suisse, quelques minutes après l’annonce du patron de la Fifa.

“Le MPC [Ministère public de la Confédération, procureur général, NDLR] a ouvert une procédure pénale contre inconnu pour soupçon de gestion déloyale et de blanchiment d’argent. Pour cette raison, Joseph S. Blatter n’a pas le statut de prévenu, sa démission annoncée n’a pas d’incidence sur la procédure pénale”.

Sepp Blatter, qui n’a pour l’instant pas été interrogé ou entendu par les autorités suisses, pourrait l’être “à tout moment” si nécessaire, précise le ministère public suisse.

En tout cas, certains se frottent déjà les mains. Le président de la fédération anglaise, Greg Dyke, a ainsi déclaré après l’annonce de la démission de Blatter : “A la place des organisateurs de la Coupe du monde au Qatar, je ne dormirais pas bien ce soir.”

Et effectivement, si la justice suisse trouve des éléments suffisants pour prouver que les Coupes du monde 2018 et 2022 ont été illégalement attribuées, elles pourraient être retirées à la Russie et au Qatar, et un nouveau vote pourrait avoir lieu.

Source : © Le Nouvel Observateur

Par Nicolas Buzdugan et Timothée Vilars