Diplomatie : les coulisses d’une rencontre historique entre François Hollande – Fidel Castro – 12/05/2015

 Le président François Hollande chez Fidel Castro à La Havane le 11 mai 2015. La photo a été prise par le fils du Lider Maximo. | © AFP/Cuba Debate/Alex Castro
Le président François Hollande chez Fidel Castro à La Havane le 11 mai 2015. La photo a été prise par le fils du Lider Maximo. | © AFP/Cuba Debate/Alex Castro

Jusqu’au dernier moment, l’entrevue entre le président français et le “Lider Maximo” a été tenue secrète. Comment a-t-elle été organisée ? Que se sont-ils dit ? Récit de notre envoyé spécial.

C’était écrit depuis plusieurs mois : le point d’orgue de la visite de François Hollande à Cuba devait être sa rencontre, lundi en fin de journée, avec Raul Castro. Mais dans l’après-midi, le président cubain s’est fait voler la vedette à la dernière minute par son prédécesseur qui n’est autre que son frère, Fidel, le “leader historique” de l’île, selon les mots d’un étudiant cubain qui avait interpellé le président français le matin même à l’université de La Havane.

A 14h48 heure locale (soit 20h48 à Paris), les journalistes qui suivent le pensionnaire de l’Elysée durant sa tournée caribéenne reçoivent ce texto de son service de presse :

“Le président François Hollande sera reçu par le commandant en chef Fidel Castro à sa résidence, ce jour, à 15h00.”

Sans aucune autre précision, aucun autre détail.

“Nous avons fait la demande”

La rumeur bruissait depuis plusieurs jours. Hollande allait-il rencontrer “Fidel” ? La question, posée à maintes reprises aux diplomates élyséens, entraînait inlassablement la même réponse :

Nous avons fait la demande, nous attendons maintenant la réponse des autorités cubaines.”

Une réponse invariable, au point de laisser penser que la délégation française ne souhaitait pas vraiment une issue positive. Du fait du passé de l’ancien président cubain retiré des affaires en 2006, du fait également de la susceptibilité d’un régime toujours prompt à se braquer lorsqu’une information confidentielle est divulguée.

Au-delà de la lutte pour l’indépendance de Cuba, Fidel Castro renferme en effet une face sombre : “Pouvoir personnel, voire familial, refus d’élections libres, censure, répression policière, enfermement des dissidents, camps de travail, peine de mort, bref, l’arsenal complet d’une dictature.” Ces mots sont ceux de… François Hollande ! Pas prononcés récemment, bien entendu, mais écrits dans une tribune au “Nouvel Observateur” publiée en 2003, alors qu’il était premier secrétaire du PS.

Tout cela serait-il oublié, aujourd’hui que le président français vient de rencontrer celui qu’il vouait jadis aux gémonies ? Il faut le croire au vu de cet entretien gardé secret jusqu’au dernier moment. Au regard, aussi, des confidences qu’il a faites à la presse la veille, depuis Pointe-à-Pitre, avant de décoller pour La Havane :

“Il y a eu une dérive, c’est vrai, qui méritait d’être dénoncée. Maintenant, c’est atténué. Le rôle de la France, c’est de dire qu’il faut ouvrir et de permettre, avec Raul Castro qui prépare une transition avec une nouvelle génération, que Cuba puisse prendre toute sa place dans le concert des nations.”

“C’est mythique plus que politique”

Cette rencontre au sommet, discrète par son organisation, l’était aussi aussi par son déroulé, jusqu’à ce que quelques langues se délient plus tard dans la journée de lundi, au cours de la réception de la communauté française, à la Résidence de France de La Havane. Initialement prévue à 15h15, celle-ci a, de fait, été retardée. Avant de commencer sans le principal invité. Ségolène Royal, qui fait partie de la délégation élyséenne, lisant le discours que devait initialement prononcer François Hollande…

La ministre de l’Ecologie qui, comme la plupart de ses collègues également du voyage à Cuba, n’était pas des plus à l’aise pour commenter l’entrevue qui était sur toutes les lèvres. “C’est mythique plus que politique”, bredouille-t-elle. Et Christiane Taubira de lui emboîter le pas : “Il y a une dimension symbolique incontestable.” Quand Marisol Touraine y voit, elle, une symbolique plus hexagonale :

“Fidel Castro représente quelque chose dans l’imaginaire de la gauche française.”

Il a fallu attendre l’arrivée à la Résidence de France du président français, accompagné du reste de sa délégation, pour en savoir plus. Devant quelques journalistes, François Hollande a accepté de lever un coin du voile sur ce tête-à-tête qui n’en était finalement pas un, puisqu’il était entouré de son ami Jean-Pierre Bel, ancien président socialiste du Sénat, nommé au début de l’année “envoyé personnel” du chef de l’Etat en Amérique latine, ainsi que de son conseiller diplomatique Jacques Audibert.

Fidel Castro, non plus, n’était pas seul. Au contraire. Le “Lider Maximo”, affublé de son éternelle veste de jogging Adidas, a reçu le trio français dans sa propre résidence, une villa, en présence de sa femme, de deux de ses enfants et même de son arrière-petit-fils. “Il était en famille”, a confirmé son hôte le plus prestigieux.

“Par respect pour le peuple cubain”

Mais plus que la forme, c’est naturellement le fond qui importait.

“J’ai été très surpris de le voir aussi au fait de l’actualité sur le climat, raconte Hollande. Il est très en pointe sur les questions d’alimentation, des risques liés à l’eau.”

Et d’insister :

“C’est un grand spécialiste, c’est ça qui m’a frappé. Il voulait faire passer un message à la France.”

Une expertise dont l’ancien président cubain avait déjà fait la démonstration lors d’un discours marquant prononcé en 1992 à Rio de Janeiro, à l’occasion d’une conférence des Nations unies sur l’environnement et le développement.

Reste le sujet qui fâche : les droits de l’homme. La question a-t-elle était abordée durant les 50 minutes d’échanges ?

Quoi qu’on ait pensé de ce qu’il a fait, il est dans l’histoire. C’est par respect pour le peuple cubain que je l’ai rencontré, évacue Hollande. Je lui ai dit que je savais qu’elle était sa place aux yeux d’une partie de la France, qui l’avait regardé quelque fois avec ferveur, quelque fois avec critique. Une fois qu’on a dit cela, on a tout dit, on ne va pas lui dire : ‘Maintenant, vous allez passer devant le tribunal de l’histoire.'”

A 88 ans, “Fidel” est diminué physiquement. Il se plaint des articulations. De l’épaule notamment. Mais pas seulement. Jean-Pierre Bel raconte :

Il nous a expliqué ses problèmes de santé, de genou, sa difficulté à tenir debout”.

Mais celui qui a assisté à l’entretien a surtout noté “son acuité”, “son habilité à nous mener sur les sujets dont il avait envie de parler”. Opération visiblement réussie.

“Une marque de la réussite des négociations”

Aucun des invités, en revanche, ne s’est étendu sur les conditions d’organisation de la rencontre. Elle n’a, en réalité, été définitivement décidée que la veille, ce dimanche. Et l’entourage du président français a été prévenu de l’heure exacte par un coup de téléphone du protocole cubain, lundi matin, à l’issue de la visite de l’université de La Havane. “Accepter que François Hollande s’entretienne avec Fidel Castro est une marque de la réussite des négociations entre la France et Cuba”, décrypte un diplomate français.

Des négociations qui ont précédé la venue de la délégation française. “Jusqu’au bout, poursuit-il, les autorités cubaines ont hésité car un blocage subsistait. Nous réclamions un assouplissement des règles pour les investissements des banques françaises, tandis que Cuba attendait un geste de la France concernant la dette de cinq milliards qu’elle a envers nous. Mais ces questions ont finalement été repoussées à plus tard, pour ne fâcher personne.” François Hollande pouvait pavoiser : “C’est une journée historique quand même…”

Source : NouvelObs.com

Julien Martin, à La Havane

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