CONTRIBUTION. Cameroun – Interdictions de manifester : le recul de la démocratie

Interdictions de manifester, le recul de la démocraties | © Facebook / DR
Interdictions de manifester, le recul de la démocraties au Cameroun | © Facebook / DR

Les agents publics camerounais multiplient depuis quelques jours des interdictions de manifestation et de réunion publique en violation flagrante des dispositions légales nationales et internationales.

Par une matinée ordinaire de mars 2016, le 29 du mois, le quartier ODZA-dispensaire, dans le quatrième arrondissement de la ville de Yaoundé, vit un évènement pour le moins curieux. La ruelle qui conduit au siège du Mouvement pour la Renaissance du Cameroun(MRC), est barricadée par la police.

Au niveau de ces obstacles improvisés, des usagers échangent avec les agents des forces de l’ordre. D’abord timidement, puis plus hardiment. De leurs échangent il ressort que ces passants sont en fait des journalistes. Ils ont été invités à une conférence de presse au siège de ce parti politique de l’opposition.

Ils en ont pour la plupart eu l’habitude. Les leaders de cette formation politique les ont en effet conviés moult  fois dans cette maison, pour le même type d’exercice. Que ce soit à l’occasion de la présentation de leur parti à la presse il ya quatre ans, ou encore lors du lancement de la campagne de don de sang en faveur des soldats engagés au front contre la pieuvre Boko Haram,  ou même lors de cet appel à exiger la reforme du code électoral pour des élections libres transparentes et démocratiques, autant que lorsque le président ce parti politique attirait l’attention sur le caractère liberticide de la nouvelle loi anti terroriste introduite et adoptée au Parlement, pour ne citer que ces quelques cas.

D’où vient-il donc que cette fois-ci la voie soit barricadée ? Si n’est le fait que ce jour, la conférence de presse à laquelle ils ont été conviés est organisée par une coalition de partis de l’opposition- MRC, CPP, UPC et Parti Univers- qui veulent dire « non » à la réforme non consensuelle de la constitution et « non » à l’organisation de l’élection présidentielle anticipée.

 « Si c’était le RDPC- le parti au pouvoir(Ndlr)- auriez vous fait la même chose ? » entend t- on un journaliste demander à un agent de la police qui leur disait qu’on ne les chasse pas mais on leur « demande de se tenir à l’écart ».

C’est alors que descend de son véhicule, le sous-préfet de l’arrondissement de Yaoundé 4e, qui déclare au publique présent : « la conférence de presse prévue ici aujourd’hui n’ayant pas été déclarée, elle est illégale. Alors je voudrais demander aux citoyens de libérer la voix publique, parce que à tout moment la force va être déployée »

Ni la remarque du Vice-président du MRC qui rappelle qu’ « ils ont toujours eu des conférences de presse au siège de leur parti sans que jamais elles ne soient ni déclarées ni interdites », ni  Les objections des militants de ce parti, qui rappellent que leur siège est un domicile privé et qu’on leur refuse le droit de s’y rendre, n’y ont rien changé.

Les minutes qui suivent la sommation du sous-préfet, sa menace est mise à exécution. La dizaine de policiers qui interdisaient le passage reçoit le renfort de la brigade anti émeutes. Il s’en suit une dispersion du public à l’aide d’eau, une interpellation musclée des militants des partis présents et de quelques journalistes.

Les passants ahuris de voir des enseignants d’universités, ou des avocats vêtus de vestes et assis à même le sol se joignent à ceux qui filment la scène par leurs téléphones portables et les images alimentent les réseaux sociaux sur le net.

Toutes interdites

Moins d’une semaine plus tard(les 04 et 05 avril 2016), le Cameroon People’s Party(CPP) et le Parti Univers tentent de déposer des déclarations de manifestation dans les 6 arrondissements du département du Wouri dans la ville de Douala, et dans 4 arrondissements du département du Mfoundi dans la ville de Yaoundé.  Dans les deux villes les déclarations connaissent des sorts presque similaires : elles sont soit refusées, soit reçues avec refus de délivrer un récépissé.  D’après un compte rendu qu’elle publie sur le net, Edith K. Walla du CPP reçoit un appel du Préfet du Wouri qui informe que les manifestations annoncées par ces partis politiques sont toutes interdites.

Le  CPP et le Parti Univers initient en effet « les vendredis noirs », un appel à se vêtir en noir tous les vendredis pour revendiquer de l’eau, l’électricité, l’emploi… et pour dénoncer l’appel à modifier la constitution, appel lancée par les militants du RDPC.

Le 08 avril au quartier Biyem-Assi dans l’arrondissement de Yaoundé 6e, militants du MRC et du CPP sont violemment arrêtés par la police et transférés à la division régionale de la police judiciaire pour le Centre, après avoir été conduits dans les cellules du Groument Mobil d’Intervention. On leur notifie qu’ils sont poursuivis pour organisation de manifestations interdites, attroupements, rébellion et incitation à l’insurrection.

Les 23 et 24 avril dans la région de l’Est-Cameroun, une double décision du Sous-préfet de l’arrondissement de Bertoua 1er interdit la tenue d’un meeting du MRC.

Refus du mouvement libéral né dans les années 1990…

Des faits qui de toute évidence, traduisent une certaine nervosité des pouvoirs publiques. Sous le prétexte de renforcer les mesures de sécurité propres à annihiler la secte islamiste Boko Haram au Cameroun, manifestations publiques et réunions des partis de l’opposition sont de moins en moins acceptées. « C’est en réalité une stratégie qui consiste à neutraliser les formations politiques de l’opposition et les associations citoyennes indépendantes » d’après le politologue Mathias Eric OWONA NGUINI, qui ajoute que « cela relève d’un régime répressif de gestion des libertés publiques et on assiste à un recul du mouvement libéral qui s’était dessiné au Cameroun, depuis l’adoption et la promulgation des lois de décembre 1990 lors de la session historique de novembre-décembre 1990, dite session des libertés. Très clairement il ya un refus de ce mouvement libéral et de la validité de l’exercice démocratique au Cameroun ».

… Malgré les engagements de l’Etat.

Pourtant l’Etat du Cameroun a pris des engagements au niveau régional et international, engagements à assurer le respect des droits humains et particulièrement les droits civils et politiques.

La Charte Africaine de la Démocratie, des Elections et de la Gouvernance(CADEG) fait partie des instruments juridiques ratifiés par  le Cameroun à cet effet. En ratifiant cette charte en 2012, le Cameroun s’est engagé entre autres, à « promouvoir la démocratie, le principe de l’Etat de droit et des droits de l’homme » (CADEG art.4.1), et à « s’assurer que les citoyens jouissent effectivement des libertés et droits fondamentaux de l’homme en prenant en compte leur universalité, leur interdépendance et leur indivisibilité. »(art.6)

En claire, en multipliant les interdictions de manifester et de tenir des réunions publiques l’Etat camerounais viole les lois nationales et internationales. « Chaque fois que l’Etat à travers les membres du gouvernement se permet de violer ces dispositions là, il peut être poursuivi de même que les agents publiques qui sont rendus responsables de ces actes. Tout le monde est justiciable d’abord au niveau national et si on n’ya pas gain de cause,  on les poursuit au niveau de l’Union Africaine, notamment devant la Commission Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples et devant la Cour Africaine des Droits de l’Homme et des Peuples» affirme le juriste et expert des droits de l’homme Hilaire Kamga qui relève par ailleurs que, entre 2005 et 2015, la société civile camerounaise a enregistré près de 887 interdictions de manifestations publiques.

Au moment où les pouvoirs publics camerounais semblent engagés à étouffer l’expression démocratique au grand mépris de la loi, les poursuites judiciaires auprès des instances nationales et surtout internationales constituent peut-être la seule issue qui s’offre aux partis politiques de l’opposition.

Par Philipe Malong,

Correspondance particulière

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