Canada – Livre : La voix « métisse » de Lottin Wekape* – 05/08/2014

Pour la deuxième fois, avec J’appartiens au monde, Lottin Wekape écrit de Montréal. Il faut entendre cette préposition autant au sens objectif (il a écrit ce roman ici, dans la ville où il s’est installé depuis maintenant quelques années), qu’au sens subjectif (celui du « de » latin qui servait à nommer les traités). Après un recueil de nouvelles, Montréal, mon amour, paru en juillet 2011 toujours chez L’Harmattan, ce nouveau roman « traite de » Montréal, de sa population chamarrée, de ses quartiers déshérités, de sa rage de vivre, de survivre et d’être heureux. Il aborde avec franchise et bienveillance l’un des défis majeurs lancé aux habitants de cette ville toujours entre deux tendances, entre deux cultures, entre deux langues, entre deux modes de vie : répondre sans trouble à la question « Qui es-tu ? »

Couverture de "J’appartiens au monde" de Lottin Wekape.
Couverture de “J’appartiens au monde” de Lottin Wekape.

Le déchirement identitaire

Arrivant à Montréal, nous nous trouvons surpris, happés par l’incroyable métissage de sang, de mœurs, de corps et de temps que nous offre la première ville francophone d’Amérique. Le trouble identitaire qui envahit Lucie-Espoir, la jeune héroïne de l’histoire, peut envahir tout nouveau venu dans les vastes espaces canadiens. Ce trouble, la petite fille le vit dans sa chair, déchirée entre deux identités, deux cultures : la Camerounaise, héritée de sa mère venue chercher l’espoir au Canada et ne trouvant que Désespoir, et la Québécoise, survenue accidentellement par l’entremise succincte d’un père toujours attendu, et toujours absent.

Amin Maalouf a écrit Les Identités meurtrières en réaction à une question similaire, d’apparence banale, mais embarrassante pour le penseur franco-libanais : « que de fois m’a-t-on demandé, avec les meilleures intentions du monde, si je me sentais « plutôt français » ou « plutôt libanais »», rapporte-t-il[1]. Dans son essai, il affirme le droit à l’unité dans la pluralité en matière d’identité personnelle. Lottin Wekape pose sur ce débat un regard neuf, actuel, avec autant de pertinence que Maalouf : que faire, semble-t-il nous demander, si je suis deux mondes à la fois ? Sa réponse : recrée-toi un seul monde, et appartiens-y. Lottin – heureux homme ! – a réalisé, avec ce livre, cet ambitieux projet.

Son héroïne doit subir quotidiennement un déséquilibre identitaire et affectif, et le subir même doublement : née ici et non ailleurs, il lui faut vivre à l’heure québécoise, aller à l’école, affronter les hivers glacés et les étés torrides, confronter la réalité de la rue qui défile devant le balcon de son appartement ; il y a urgence pour elle à apprendre cet environnement, pour grandir et s’épanouir, d’autant plus que son père, ses racines québécoises, ont été trop tôt arrachées.

Mais il y a l’autre côté, l’Étranger, celui qui lui est « resté » de sa mère comme une tare, et qui, grâce aux efforts conjugués de ses amis immigrants, tous réunis dans l’étonnant cocon-taudis de la rue Vézina, l’aide à croître dans un monde inconnu et a priori hostile. Slim, le professeur tunisien, lui offre la culture avec un grand « C », celle qui permet d’être à l’aise partout, en toutes circonstances, d’être en accord avec soi-même ; Alain-Didier, le journaliste gabonais, ne cesse de lui chanter les beautés et vertus de l’Afrique, le continent oublié et rêvé de l’identité. L’Étranger, dans l’immeuble de la rue Vézina, est une identité de formation et de résistance : contre la frustration, le cœur, contre les cauchemars et les coups durs, la mémoire, contre la violence, la culture, contre les ténèbres, la lumière, contre l’infortune, l’espoir. Et la planète Vézina devient dans le roman cette rue des miracles, cet espace plus mental ou onirique que physique, où tous les contraires, tous les mondes différents se retrouvent, sous un même toit, sous de mêmes draps, sous un même ciel : Québec et Cameroun, Inde et Gabon, Portugal et Suède, Sri-Lanka et Irak, Vietnam et Chili, pour une nuit, une journée de travail, ou pour la vie.

Mais accuser l’auteur d’angélisme béat devant la « mix-cité » de Montréal serait tout à fait injuste. S’il reconnaît la puissance de l’idée de métissage et son accord avec le monde tel qu’il va ici, Lottin Wekape fait sentir à son lecteur, avec une acuité incomparable, ce que peuvent penser et vivre ces gouttes d’immigrants précipitées dans la solution franco-canadienne : elles flottent, suspendues dans la soupe du melting pot, sans vouloir, ni pouvoir toujours peut-être, s’y dissoudre.

Car il n’est pas facile de conquérir un nouveau territoire – les gens d’ici le savent bien. Une conquête est un acte de violence, même sans intention de nuire de la part des conquérants – ou du moins il est ressenti comme tel par les habitants de ce territoire. Dans le roman, la relation à la Terre promise se fait dans la violence. L’immeuble de la rue Vézina, oublié des gouvernements et du reste de la Terre, en offre un condensé : mépris du propriétaire de l’immeuble envers ses locataires (qui le lui rendent bien), agressivité instinctive et vite émoussée du seul « natif » déclassé, arrogance ridicule à force d’être déplacée du Français, violence des parents envers les enfants, ou du conjoint envers le conjoint, à coups de tromperies, de disputes houleuses, de cris enragés, de pleurs déchirants, et, parfois, de réconciliations bruyantes. Bien sûr, il serait faux d’affirmer prosaïquement que la violence est le lot commun de tout immigré, et bon nombre de nouveaux arrivants installés dans des quartiers plus tranquilles pourront en témoigner. Ce qui compte ici, c’est ce que nous raconte cette violence, et surtout comment elle se raconte.

Lottin-Wekape-Dedicace
Lottin Wekape lors de la dédicace de “J’appartiens au monde”.

Construire un monde de mots

Lottin Wekape est un conteur hors pair : sa prose luxuriante, corne d’abondance de joie et de douleur qui ensemence l’imagination de son lecteur, gonfle sa parole d’une violence inouïe. Mais cette violence se transmet par les mots, mieux : elle se transforme en littérature. Le personnage le plus marquant de ce point de vue est peut-être Stéphanie Ngassam, la mère de Lucie-Espoir : étudiante promis à un brillant avenir, victime d’un sort malheureux, devenue alcoolique et quasi prostituée, son langage, malgré sa vulgarité et son amertume, fait parfois miroiter une identité plus nuancée, et surtout un esprit des plus affûtés. Que le lecteur en juge :

Nourrissez bien ce monstre sans âge de mirages, [menace-t-elle les amis de sa fille,] bercez-la de rêves colorés, gavez-la de miel onctueux de vos outres d’illusion, qu’importe mon cher ! Le séjour prolongé d’un bambou de Chine dans le fleuve ne le transformera jamais en poisson. […] Quand cet adorable crotale vous mordra, ne courez pas à mes pieds quémander une goutte d’antidote[2]…

Cette langue hybride (alors que Stéphanie se vante d’être 100% Camerounaise), étrange mélange de fiel et de poésie, sèche comme un coup de trique et pourtant fleurie, suggère bien le lien de parenté de la mère naturelle avec Slim, le père d’adoption, le véritable pédagogue de la jeune fille, être soucieux des bonnes manières, et du beau langage. Mais tandis que pour Stéphanie la langue, maniée avec l’agilité d’une vipère, sert une vengeance personnelle et forme un exutoire désespéré, chez Slim elle est synonyme de discernement, de raison, de clarté, ou encore d’action politique, ou de cri d’amour. Les autres personnages font aussi preuve d’une verve insoupçonnée, chacun selon son talent ou sa nature. La dive bouteille rend lyrique le médecin poivrot français, renversant ironiquement le piédestal sur lequel il s’était lui-même posé ; le souffle du journaliste-taxi gabonais s’emballe à l’évocation de son Afrique natale ; le réfugié sri-lankais compose des vers enflammés pour séduire sa bien aimée, une superbe créature « Égypto-Irako-Suédoise[3] ». Le langage de la petite Lucie se façonne auprès de ces parrains excellents, et c’est un peu grâce à eux que nous voyons s’écrire, d’abord une première nouvelle qui gagnera un concours, puis le roman que nous avons sous les yeux.

Réécrire son propre monde, et y appartenir

Que penser de la littérature aux pays des déshérités de la rue Vézina ? Si les personnages parlent souvent « comme dans des livres », c’est qu’ils sont le livre ouvert du choc des cultures.

« Toute culture », dit Octavio Paz, « naît du mélange, de la rencontre, des chocs. À l’inverse, c’est de l’isolement que meurent les civilisations[4] » : ce n’est pas par hasard que ces mots figurent en exergue au roman. Dans la rue, les passants ne sont qu’une collection d’individus solitaires, souvent désœuvrés, que Lucie observe de son balcon, spectacle fascinant pour une petite fille en mal d’aventures et de reconnaissance, mais aussi inquiétant reflet d’un avenir lugubre, auquel elle va échapper grâce à son petit monde.

La profusion et la précision des mots nous révèlent, avec un humour jamais corrosif et très roboratif dans ce monde de violences, la gravité du « choc », l’effondrement des illusions, le découragement, la perte des repères généralisée, l’espérance d’une vie meilleure, ensemble ou chacun pour soi. Mais la création d’un langage propre à chacun et pourtant commun, compréhensible par tous, porte Lucie, Slim et leurs amis à passer outre leurs différences et leurs différends. Les mots qui les lient sont l’ultime bastion de leur identité tendue entre deux mondes. C’est ainsi que Lottin Wekape dépasse la question identitaire, l’élève au-dessus des querelles de la race, de la couleur, de la patrie et de la nation, sans pourtant se soustraire à leur imminence. Il trouve une réponse juste, car sincère, à la question de l’identité dans une ville métisse comme Montréal, elle-même partie prenante d’une globosphère hybride et multiculturelle. L’identité se construit ici non pas sur le modèle d’un édifice – dont les fondations sont peut-être gâtées et les murs mangés par les mites et les souris –, mais sur le modèle d’une écriture, phrase après phrase, tout comme trois pages d’une nouvelle de concours scolaire, ou 168 pages de roman. L’identité de la petite Lucie-Espoir s’élabore ainsi à travers une meilleure image d’elle-même, des manières plus soignées, une expression et une orthographe parfaites, une soif de culture et une faim de l’autre. Mais surtout, elle se tisse en temps réel dans le roman, avec et grâce à notre lecture, dans une parole jaillie comme un foudre du silence du déchirement identitaire pour nous conter son histoire, avec son propre souffle, son propre rythme, sa propre littérature. Le chapitre VII se focalise sur l’apprentissage par la petite héroïne d’une écriture à elle, dont le roman à la première personne est l’accomplissement. Dès le début, et plusieurs fois au fil des pages, elle insiste :

… j’ai appris à donner une voix, un timbre, un débit, une émotion et même une énergie aux mots […] Aujourd’hui que j’ai bouté le mutisme hors du territoire de ma langue, aujourd’hui que j’ai cassé ma voix longtemps en berne, aujourd’hui que j’ai mis le verbe en liberté, convaincue que jamais plus je ne souffrirais des baillons froids du musèlement, je peux enfin, sans trembler, te raconter toute mon histoire, oh étranger[5] !

Autrement dit, suivons la voie des textes, la voix « métisse », celle qui jette un pont vers soi-même, cet éternel Étranger.

Lottin Wekape avant la dédicace de  "J’appartiens au monde".
Lottin Wekape avant la dédicace de “J’appartiens au monde”.

J’appartiens au monde marque à n’en pas douter un tournant important dans l’œuvre de Lottin Wekape, dans son écriture et son imaginaire. L’auteur m’a particulièrement émue, car il me montre, peut-être mieux qu’aucun autre de ses livres, le patient travail de son identité d’écrivain. Emil Cioran affirmait : « On n’habite pas un pays, on habite une langue. Une patrie, c’est cela et rien d’autre[6] ». Je n’hésiterai pas à reprendre cette sentence pour l’appliquer à Lottin Wekape : sa patrie, c’est la littérature, ce sont ses romans, ses nouvelles et ses pièces de théâtre. À travers eux, il est partout chez lui. Passeport camerounais ou passeport canadien, peu importe à quelle douane il se trouve, Lottin Wekape porte avec lui les mots de sa langue, cette langue universelle, cette langue bigarrée, cette langue métisse qui sait parler au cœur.

© Camer Post – Par Tatiana Burtin (Université de Montréal)

Correspondance

 

*J’appartiens au monde, roman de Lottin WEKAPE, Paris, L’Harmattan, coll. « Encres noires » n°356, 2012

[1] Amin Maalouf, Les Identités meurtrières, Paris, Grasset, 1998, p.9.

[2]Lottin Wekape, J’appartiens au monde, Paris, L’Harmattan, coll. « Encres noires » n°356, 2012, p. 83-84.

[3] Wekape, op. cit., p.59-60.

[4] Wekape, op. cit., p. 5 (dédicace).

[5] Wekape, op. cit., p. 10

[6]Aveux et anathèmes, Paris, Gallimard, 1987, p. 21

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