Cameroun : Vivre dans le noir à l’Est du pays en attendant la mise en eau de Lom Pangar

Richard Ndémanou, coordonnateur du plan de gestion environnementale et sociale d’Electricity Development Corporation, sur le chantier du barrage de Lom Pangar. 19 septembre 2015. | © RFI/Alexis Huguet
Richard Ndémanou, coordonnateur du plan de gestion environnementale et sociale d’Electricity Development Corporation, sur le chantier du barrage de Lom Pangar. 19 septembre 2015. | © RFI/Alexis Huguet

La première phase de mise en eau de Lom Pangar, le plus grand barrage du Cameroun, a été lancée ce 26 septembre. Cet ouvrage est censé augmenter et réguler la production électrique à l’échelle nationale. Un volet de ce projet est consacré au désenclavement énergétique de la région Est, très en retard sur le reste du pays. Une situation qui a empiré ces vingt dernières années. Reportage.

Lorsqu’on arrive à Batouri pour la première fois, à la tombée de la nuit, on est saisi par un bruit. Pas ce vacarme familier des villes camerounaises où d’énormes enceintes bas de gamme crachent les derniers tubes à la mode. Pas non plus le rugissement de poids lourds hors d’âge qui traversent à tombeau ouvert l’unique artère de la ville dans un nuage de vapeur de gasoil et de poussière. Mais un bruit sourd, régulier. Un ronflement mécanique qui naît quand le soleil se meurt à l’horizon. Cette nocturne rengaine est le chant de centaines de groupes électrogènes qui permettent à cette préfecture de l’est du Cameroun de croire faire partie du XXIe siècle… tant que le carburant ne manque pas.

Il fut un temps où les habitants de cette bourgade aurifère connaissaient le confort d’un réseau électrique stable et continu. Mais un jour, les générateurs sont partis, emportant avec eux tout espoir de développement. Une époque qui semble proche et que personne pourtant n’arrive à dater avec précision. Comme si les mémoires avaient été plongées dans l’obscurité en même temps que les rues de cette ville. Il faut dire qu’ici, dans le département de la Kadéy, on apprécie l’électricité au jour le jour.

« La cause  de Clément Lumière »

A tout moment, on peut être surpris par des hurlements de joie s’échappant à l’unisson des maisons et des boutiques. Que se passe-t-il ? Les Lions ont gagné un match ? Non, l’électricité est revenue ! Dans quelques heures, au mieux dans quelques jours, elle repartira. Sans faire de bruit. Seul le grondement lointain des premiers groupes électrogènes qui redémarrent signalera que la modernité quitte à nouveau la ville.

Emmanuel Alpha, préfet de la Kadéy, se remémore avec un brin d’humour son arrivée à Batouri, un jour de novembre 2012. « Quand le gouverneur m’a installé à mon poste, toute la cérémonie s’est passée dans l’obscurité. » Un an et demi après son affectation, il fait face à un soulèvement. « Après quasiment un mois sans électricité, la population n’a pas eu d’autre choix que de descendre dans la rue pour protester », reconnaît-il, tout en se félicitant, « qu’il n’y ait pas eu de débordement ce jour-là ». Car en septembre 2007 à Abong-Mbang, une autre préfecture de la région Est, deux adolescents ont été abattus par balle lors d’une marche de protestation contre les coupures d’électricité.

Pour son combat en faveur de « la cause », Clément Konga, chef du service Hygiène de la mairie de Batouri, arbore fièrement le surnom de « Clément Lumière ». En 2001, il fonde une association pour la défense des consommateurs d’électricité. Est-ce la lutte citoyenne qui a porté ses fruits, un heureux concours de circonstances ou une opération de maintenance qui a abouti ? Toujours est-il que ce militant dans l’âme note « une amélioration ces derniers moisNous avons au mieux trois jours d’électricité par semaine,précise-t-il. C’est déjà plus régulier. Mais quand la rentrée scolaire arrive, la situation s’aggrave. Chaque année c’est la même chose ! » Le proviseur du lycée bilingue de Batouri, Bonaventure Ndongo, renchérit : « On dirait même qu’ils ne veulent pas que nous fassions l’école ! »

« Des conditions atmosphériques difficiles »

« Ils » c’est Eneo. Plus connu sous son ancien nom d’AES-Sonel. L’unique entreprise chargée de la distribution d’électricité au pays de Paul Biya, malgré une ouverture à la concurrence réaffirmée en décembre 2011 à travers la loi du 14 décembre 2011 régissant le secteur de l’électricité au Cameroun. Clément Lumière enrage. « Quand ils sont venus enlever le générateur [qui alimentait Batouri, ndlr], ils nous ont dit qu’il y aurait une ligne à haute tension. Ils nous ont trompés ! » Cette situation ne serait pas si surprenante si Batouri n’était pas officiellement raccordée à la centrale thermique de Bertoua, chef-lieu de la région Est, distante d’à peine 90 km. Jean-Paul Mvondo, du service communication d’Eneo, explique l’incapacité à acheminer l’électricité de manière stable par des « conditions atmosphériques difficiles » et par la chute régulière de poteaux.

Aux trois marches de protestation organisées à Batouri depuis 2006, ce spécialiste en communication rétorque : « La psychologie de nos clients amène toujours à exagérer sur les faits. […] Nous respectons nos engagements en termes de distribution et de satisfaction de nos clients. » Pour faire face aux nombreuses critiques des médias, il raconte avoir organisé des voyages de presse pour montrer l’ardeur que son entreprise met à acheminer l’électricité dans la région Est. Au cours d’un de ces voyages, « les journalistes ont mis les mains sur leurs têtes et ont dit :  ” Ce n’est pas croyable ce travail titanesque que vous abattez pour nous satisfaire. ” »  Toujours selon M. Mvondo, les journalistes auraient applaudi et certains auraient même présenté leurs excuses.

Un événement qui pourrait changer la donne

L’Arsel, l’agence de régulation du secteur de l’électricité au Cameroun, n’est pas du même avis. Son directeur général, Jean-Pierre Kedi, déclarait en juillet de cette année au quotidien gouvernemental Cameroon Tribune : « Avec tous les délestages qu’on a connus [coupures, ndlr.], il y a de fortes chances que la pénalité de 2015 soit un peu plus élevée ». En 2014, le montant de ces pénalités s’élevait à 4 milliards de francs CFA, soit un peu plus de 6 millions d’euros. Faible somme au regard de 2013, année noire où la barre des 11 milliards de francs CFA avait été atteinte.

Le 26 septembre dernier, à moins de 150 km de Batouri, a eu lieu un événement qui pourrait changer la donne et laisser présager de lendemains meilleurs aux habitants de la Kadéy : la mise en eau partielle du barrage de Lom Pangar. Au beau milieu de la forêt, un paysage de désolation. Des milliers d’arbres se consument lentement dans une fumée âcre, charriés de-ci de-là par d’énormes bulldozers chinois. Au centre de cette morne plaine, telle une fourmilière, des centaines d’ouvriers s’activent autour d’un gigantesque mur de béton : le barrage est presque prêt.

A marche forcée, les derniers préparatifs

A marche forcée, les derniers préparatifs ont été hâtés afin de faire bonne figure et de présenter à la nation l’un des projets phare du programme présidentiel « Émergence 2035 ». Après trois ans de travaux, les ingénieurs ont estimé que le temps était venu de fermer les vannes et d’entamer la première phase de remplissage du réservoir. Le rôle principal de cet ouvrage est de réguler le débit du fleuve Sanaga, qui alimente les centrales hydroélectriques du sud du pays. Mais, au pied du barrage, une petite centrale de 30 mégawatts devrait être opérationnelle d’ici fin 2017 pour répondre aux besoins des populations de l’Est.

Comme le reconnaît le président de la République du Cameroun, Paul Biya, dans son discours à Nyabizan du 15 juin 2012, « la pénurie d’électricité a pour conséquence de rendre insupportable la vie quotidienne d’une grande partie de notre population ». On espère donc qu’Eneo aura rénové ses lignes électriques avant que les premiers électrons quittent Lom Pangar pour redonner à Batouri sa lumière disparue. Alors, les enfants de la Kadéy ne s’abîmeront plus les yeux en faisant leurs devoirs sous la flamme d’une lampe-tempête. Et, à l’heure où le jour décline, seules les voix saturées des chanteurs en vogue empliront les rues poussiéreuses de la ville.

Source : © RFI

Par Alexis Huguet

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