Cameroun – Thomas Deltombe : «  François Hollande refuse d’aller au fond des choses » – 09/07/2015

Thomas Deltombe, journaliste, historien et co-auteur de « Kamerun !
Thomas Deltombe, journaliste, historien et co-auteur de « Kamerun !

Pour Thomas Deltombe, journaliste, historien et co-auteur de « Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971) », les Camerounais doivent se mobiliser pour obtenir de la France une vraie reconnaissance et une réparation de la guerre qu’elle a menée contre les nationalistes.

Depuis la parution de votre livre Kamerun !, vous n’avez eu de cesse d’appeler la France à reconnaître ses crimes au Cameroun. Est-ce que vous considérez, avec la dernière visite de François Hollande, que désormais c’est fait ?
Les quelques mots prononcés par François Hollande sur ce sujet, lors de son passage au Cameroun, constituent certes une petite avancée : c’est la première fois qu’un responsable politique français en fonction évoque la « répression » qui s’est abattue au Cameroun au cours de la période de décolonisation. Peut-on pour autant parler de reconnaissance ? Je ne pense pas. Il me semble qu’une véritable reconnaissance aurait nécessité une déclaration beaucoup plus solennelle, beaucoup plus précise dans ses termes et tirant bien plus lucidement les leçons de cette histoire.

Que s’est-il donc passé dans la tête de monsieur Hollande?
On a l’impression que Hollande a cherché à se débarrasser d’un sujet gênant plutôt que de prendre au sérieux les travaux, relativement nombreux désormais, qui mettent gravement en cause la France dans la guerre qu’elle a menée au Cameroun dans les années 1950 et 1960. Le flou qui entoure les réponses de Hollande obligé de plonger son nez dans ses notes pour répondre à une question pourtant assez simple – témoigne d’un grave manque d’intérêt, voire d’un manque de sérieux. Je ne suis pas sûr qu’un tel dilettantisme se marie bien avec une véritable volonté de reconnaissance.

Que répondez-vous au président français lorsqu’il déclare que « La France regarde toujours avec lucidité son passé… » ?
La phrase de Hollande me paraît pour le moins étrange. « La France, dit-il, regarde toujours avec lucidité son passé pour mieux préparer son avenir, et c’est ce que nous avons fait. » Cette affirmation est un énorme mensonge si on la rapporte à la guerre du Cameroun des années 1950 et 1960. La France n’a jamais regardé avec lucidité cet épisode historique : elle a même tout fait pour l’occulter ! Souvenez-vous de la censure de Mongo Beti en 1972 ou des déclarations scandaleuses de François Fillon en 2009. Vous noterez par ailleurs que cette « lucidité » revendiquée a pour seul but de préparer l’avenir… de la France !

A vous entendre, les Camerounais n’ont pas de quoi pavoiser ?
Dans ces conditions, je ne sais pas si les Camerounais ont intérêt à se réjouir. Il faut se méfier des illusions d’optique: si les petites déclarations de Hollande apparaissent comme une « avancée », c’est surtout parce que la France officielle a pris un immense retard. Hollande n’a fait qu’érafler une muraille de silence.

Pourquoi François Hollande fait-il comme si la « répression » au Cameroun avait déjà été reconnue alors que rien, pour le moment, n’a été fait ?
Cela s’explique à mon avis par la raison suivante : Hollande et son équipe ont l’air de regarder l’histoire coloniale comme un bloc homogène, comme si toutes les anciennes colonies étaient les mêmes et comme si tous les crimes coloniaux pouvaient être traités de la même manière. Il est intéressant à cet égard de rappeler la phrase prononcée par Hollande, en 2012, à propos des massacres perpétrés par la police française le 17 octobre 1961 : « Le 17 octobre 1961, des Algériens qui manifestaient pour le droit à l’indépendance ont été tués lors d’une sanglante répression. La République reconnaît avec lucidité ces faits. » La phrase de Hollande sur la « répression » au Cameroun utilise les mêmes termes tout en étant bien moins précise. Les conseillers de Hollande ont l’air d’ignorer à ce point la guerre du Cameroun qu’ils se sont contentés d’un vague copier-coller ! Quand on évoque des épisodes historiques où des milliers de personnes ont été torturées, violées, pillées, décapitées, déplacées, séparées de leur famille, je pense qu’on peut se donner la peine de rédiger des phrases un peu moins mécaniques et un peu plus précises, ne serait-ce que par égard pour les victimes. Il faut noter au passage que, dans le cas du 17 octobre 1961, Hollande ajoutait : « Cinquante et un ans après cette tragédie, je rends hommage à la mémoire des victimes. » Ce n’est pas le cas pour le Cameroun.

Il s’est justement contenté au Cameroun de parler de « répression » quand les historiens et les témoins parlent de « guerre », de « massacre »…
Le mot « répression » n’est tout de même pas anodin. Mais ce qui aurait été plus intéressant, à mon avis, aurait été de parler de « guerre ». Vous vous souvenez que la France a longtemps refusé de parler de la « guerre » d’Algérie, préférant parler d’« événements ». Comme nous le confirmait pourtant l’historien Achille Mbembe quand nous l’avons interrogé sur ce point, ce qui s’est passé au Cameroun dans les années 1950 et 1960 est bel et bien une « guerre ». Nier ce fait, et considérer la répression comme une simple opération de « maintien de l’ordre », vise en fait à dépolitiser les événements et à traiter les adversaires de l’administration coloniale française – en l’occurrence les nationalistes camerounais – comme de simples « agitateurs » ou comme de vulgaires « bandits ». Outre le flou de ce qu’a dit Hollande, il faut s’intéresser à ce qu’il n’a pas dit. S’il a effectivement parlé de« répression », il s’est bien gardé d’en identifier les responsables et les victimes. Qui a initié, organisé et mené à bien cette répression ? Qui en a subi les conséquences ? Et il a surtout oublié de préciser quel était l’objectif de cette sanglante répression. S’il est resté à ce point elliptique, c’est parce qu’il refuse d’aller au fond des choses et d’en tirer les conséquences : c’est pour installer et maintenir au Cameroun un régime profrançais que la France a mené cette guerre.

François Hollande a également accepté l’ouverture des archives sur cette période sombre de l’histoire coloniale de la France. De quelles archives s’agit-il ?
C’est une bonne question car, là encore, les déclarations de Hollande sont extrêmement floues et aucun engagement précis n’a été pris. De nombreuses archives sont déjà accessibles : ce sont elles qui nous ont permis d’écrire le livre Kamerun ! D’autres sont soumises à dérogation ou restent fermées pour encore des décennies. Mais il existe également des fonds d’archives qui demeurent jusqu’à aujourd’hui totalement inconnus : celles des services de renseignement et de coopération policière, par exemple. Ces gisements d’archives seraient pourtant très utiles pour comprendre l’ampleur qu’a prise la torture dans la guerre du Cameroun et pour savoir exactement comment les opposants camerounais ont été surveillés et pour certains assassinés par les services français. Il faudra donc être très vigilant : derrière les vagues promesses de Hollande, il faudra vérifier quelles archives seront effectivement ouvertes, à partir de quand elles pourront être consultées et jusqu’à quelle période l’administration française est prête à laisser les historiens travailler. Si Hollande s’intéresse vraiment aux archives, il pourrait également débloquer des ressources financières pour tenter de sauvegarder les archives qui pourrissent depuis des années au Cameroun : il y a des trésors dans les archives camerounaises qui pourrissent à grande vitesse, faisant disparaître des pans entiers de l’histoire du pays. Il est urgent de numériser tous ces documents et de les rendre accessibles au plus grand nombre.

Beaucoup de Camerounais pensent que Hollande a été obligé de faire cette « petite avancée » simplement pour désamorcer le sentiment antifrançais devenu très fort au Cameroun. Est-ce votre avis?
C’est assez probable, en effet. Il est rare que les gens au pouvoir agissent si on ne les y oblige pas. Ils agissent le plus souvent quand ils ont peur ou quand ils comprennent que leurs intérêts évoluent. Or les diplomates français semblent craindre de plus en plus ce que vous appelez les « sentiment antifrançais ». Ils savent également que les peuples ne restent pas toujours les bras croisés : le renversement de différents potentats « amis de la France » ces dernières années de Ben Ali en Tunisie à Compaoré au Burkina Faso – en est la preuve. Hollande l’a dit : regarder le passé a pour but de mieux « préparer l’avenir »…

Maintenant que la France a fait ce petit pas dans le sens de la reconnaissance de la guerre qu’elle a menée contre le Cameroun dans les années 1950 et 1960, comment les Camerounais doivent-ils s’organiser pour obtenir mieux, la repentance par exemple ?
Je suis très mal placé pour dire ce que les Camerounais doivent faire ! Ce que je constate simplement, c’est qu’il ne faut pas compter sur le régime camerounais actuel pour faire quoi que ce soit. Sauf à vouloir instrumentaliser le passé, Biya – qui comparait encore récemment Boko Haram à l’UPC… n’a aucune légitimité pour demander justice à la France. Le régime camerounais actuel est l’héritier direct du régime installé par la France au tournant des années 1950- 1960. Il fait partie du problème et non de la solution.

Pourquoi dites-vous cela ?
Que faisait Biya quand la France assassinait Um Nyobè ? Il étudiait sagement dans la section coloniale du lycée Louis-le-Grand, à Paris. Que faisait-il quand la France empoisonnait Moumié ? Il entrait tranquillement à l’Institut des études d’Outre-mer, toujours à Paris. Que faisait-il quand Ahidjo faisait fusiller Ouandié ? Il travaillait à la présidence du Cameroun et se préparait à devenir Premier ministre… Paul Biya est bien le “meilleur élève” de la France! Dans ces conditions, on se demande pour quelles raisons Hollande a décidé de parler de la « répression » devant l’actuel président camerounais qui, loin d’en être une victime, en est l’un des principaux bénéficiaires. Il aurait bien mieux valu rencontrer les anciens combattants de l’Armée nationale de libération du Kamerun (ALNK), qui se sont battus contre l’armée (néo)coloniale et qui, de ce fait, vivent aujourd’hui dans la misère.

Il y a aussi que les Français ignorent tout du passé criminel de leur armée coloniale…
Je suis persuadé à ce sujet qu’un des principaux combats à mener est la sensibilisation de l’opinion publique internationale, et en particulier française, qui ignore encore à peu près tout de ce qui s’est passé au Cameroun au moment de l’indépendance. Il suffit de regarder comment les déclarations de Hollande ont été traitées par la presse française pour comprendre qu’il reste un long chemin à parcourir. Presque aucun journal français ne les a évoquées. Et les rares qui s’y sont intéressés ont traité le sujet n’importe comment, en imprimant des erreurs grossières ou en saluant le « courage » de Hollande…

Je reviens à ma question : comment forcer la main à la France ?
Pour faire plier les autorités françaises, il faut utiliser tous les moyens de pression disponibles. La presse en est un. La justice en est un autre. C’est pour cette raison que des Kenyans ont lancé, il y a quelques années, une action en justice contre le gouvernement britannique pour faire reconnaître les exactions dont ils ont été victimes dans les années 1950 dans le cadre de la guerre contre les « Mau Mau ». Grâce à ces actions en justice, les victimes ont non seulement obtenu des réparations financières mais également l’ouverture de nouvelles archives. C’est une expérience à méditer.

Source : © Le Jour

Propos recueillis par Jean-Bruno Tagne

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