Cameroun : Pour un Rééquilibrage Public-Privée dans l’Education et au-delà ou l’appel à un changement complet de paradigme

Cameroun : Pour un Rééquilibrage Public-Privée dans l’Education et au-delà ou l’appel à un changement complet de paradigme
Cameroun : Pour un Rééquilibrage Public-Privée dans l’Education et au-delà ou l’appel à un changement complet de paradigme

Le 25 mai 1961, le président américain d’alors John Fitzgerald Kennedy (JFK) prononce un discours majeur devant le Congrès américain. Une partie importante du discours est une réaction à la longueur d’avance qu’a prise L’URSS dans la conquête de l’espace. Par rapport à cette nouvelle réalité, JFK annonce : « Notre nation doit s’engager à faire atterrir l’homme sur la lune et à le ramener sur terre sain et sauf, ceci avant la fin de la décennie.»

Face à ce défi, l’Amérique investit massivement, se réorganise et entreprend d’énormes reformes, dont la refonte des programmes Universitaires n’est pas la moindre.

Si la 1ere puissance économique du monde a pu se remettre en question, la 8 e puissance économique de l’Afrique au sud du Sahara devrait elle aussi pouvoir en faire autant.

Le Cameroun compte aujourd’hui plus de 100 établissements privés d’enseignement supérieur. C’est vrai que des aménagements des environnements universitaire et socioprofessionnel ont été faits pour tenir compte de cette nouvelle donne, mais l’économie d’un changement complet de paradigme condamnerait à l’échec les objectifs fixés par le Chef de l’Etat pour 2035.

En effet, dans l’organisation de sa superstructure, Le Cameroun s’inspire dans une très grande mesure du modèle Français. Or en France, les établissements publics constituent une majorité écrasante, alors qu’au Cameroun, la balance pèse désormais du coté des établissements privés. Les impératifs d’efficacité et de justice sociale indispensable au bon fonctionnement de l’Etat et à l’unité nationale ne peuvent plus être satisfaits avec des retouches du système quelles qu’elles soient, c’est une redéfinition du rôle de l’Etat et de son mode opératoire qui sont nécessaires.

Le fonctionnement de certaines institutions illustre bien le problème.

Le cas de l’ENAM

C’est l’établissement qui probablement produit l’élite la plus visible au Cameroun, tout au moins la plus influente. D’entrée, l’on peut relever deux anomalies majeures.

La première est son système de recrutement, en effet le concours d’entrée à cet établissement exclue d’emblée, sinon défavorise plus des trois quart des meilleurs talents du pays en proposant des épreuves qui tournent autour du droit. En comparaison, les Etats-Unis où la formation d’élite après un premier diplôme (Undergraduate) est celle de droit (Law School), l’examen de qualification est conçu de manière à ne donner aucun avantage particulier à une quelconque spécialité, mais plutôt de céder la place à une hiérarchie des intelligences. Comme résultat, les meilleurs talents avec différents backgrounds et perspectives se retrouvent dans les meilleures écoles de droit. La complémentarité des talents et des compétences qui en ressort finit par produire un tout qui est mieux que la somme des parties.

La 2eme anomalie est celle de l’attribution des postes. Aujourd’hui, tous les présidents de tribunaux, tous les procureurs, et l’immense majorité des administrateurs-civils par exemple sont tous des anciens élèves de l’ENAM; dans un future proche, il faudrait explorer d’autres pistes afin de voir dans quelles mesures, des personnes formées dans le privé et à l’étranger et qui disposent d’énormes compétences compétiraient sur un même pied d’égalité que les anciens de l’Enam. L’exemple américain est encore là pour nous édifier, les 9 membres actuels de la cour suprême des Etats-Unis sont tous des produits des Universités privées.

Un autre problème qui demande une considération sérieuse est celui du statut de l’enseignant du secondaire.

L’Enseignant du Secondaire.

Au vu de la pénurie des enseignants du secondaire, et du nombre des diplômés de l’enseignement supérieur qui se retrouvent au chômage, il est difficile de comprendre le privilège dont jouissent les élèves de l’école Normale dans les affectations. Ils sortent de l’école avec la garantie d’un emploi quelle que soit leur performance. Il serait plus juste d’organiser un examen de certification national ouvert à tous les diplômés, éventuellement imposer un complément de formation nécessaire dans les universités aux non normaliens, et laisser la compétition ouverte à tous les candidats pour les postes. Même la France que nous aimons imiter recrute ses enseignants par voie de concours ouverts à tous les citoyens Français qualifiés: CAPES, CAPET, Agrégation.

D’un point de vue moral, comment peut-on laisser un enseignant vétéran du privé avec environ 20 ans d’expérience professionnelle, sans véritable statut, et avec une retraite incertaine, alors qu’un tel individu a contribué à la formation de plusieurs générations de Camerounais? En plus, s’il veut aller à l’étranger, il n’a pas grande chose à faire valoir sur le plan professionnel et parfois même académique en dehors de son expérience informelle dans le secteur privé à l’état actuel des choses. Une telle personne devrait avoir la possibilité de devenir un professeur certifié.

Le même problème d’une classe de privilégiés se retrouve dans le domaine de la santé.

Le Médecin

La décision d’octroyer des accréditations à plusieurs facultés privées de médecine est à saluer, mais leur gestion porte encore les lourdeurs d’un système dépassé. L’Etat devrait se limiter à jouer un rôle de contrôle de qualité en vérifiant les structures d’accueil, les programmes d’études, et en fonction de ses observations de définir la capacité maximale de chaque établissement. Il devrait mettre un plus grand accent sur l’organisation de l’examen qualificatif auquel devrait se soumettre toute personne aspirant à exercer comme médecin au Cameroun, rassurant ainsi les Camerounais qu’ils se feront soigner par des gens dont la compétence est certifiée.

Que l’Etat veuille lui-même organiser les examens d’entrée dans des établissements privés est visiblement une moins bonne idée. Il devrait autant que possible réduire sa  charge de travail, en laissant à chacun des établissements le soin d’opérer son recrutement, car de toutes les façons, avec un examen sérieux de sortie, les fantaisistes ne survivront pas. L’Etat ferait ainsi une économie de temps, de ressources et d’énergie pour mieux s’occuper de la chose la plus importante: le contrôle de la qualité de ceux qui devront soigner les Camerounais.

Dans le contexte technologique d’aujourd’hui, le chômage endémique de personnes ayant une formation scientifique est également une aberration.

L’Ingénieur

Un pays dit en voie de développement devrait saisir les opportunités qu’offrent les nouvelles technologies et résoudre son problème de manque d’ingénieurs en proposant à ses diplômés en Mathématiques, Physique, Chimie, et même Biologie des formations diplômantes en ligne et à distance. Car même au chômage, un ingénieur possède en moyenne plus d’outils professionnels et sociaux pour se créer un emploi qu’un diplômé de math par exemple.

L’environnement dans lequel doit s’opérer le changement exige des mécanismes de compétition saine, loyale, et patriotique.

Ce n’est que dans un tel contexte que peuvent être poussées les frontières de la médiocrité et de l’inefficacité.

Les abandons des postes dans des régions dites enclavées seront minimisés comme conséquence de l’augmentation du pole des candidats qualifiés combinée à la non garantie des postes pour les médecins sortant des écoles.

L’ouverture à la concurrence de tous les postes de médecin naitrait forcement l’exigence d’excellence dans les centres de références qui bien équipés pourraient alors rivaliser avec les meilleurs centres en Occident, et faire ainsi du Cameroun une destination privilégiée pour les soins de santé, avec ce que cela représente comme rentrée de devises.

En conclusion, si l’objectif de tous les camerounais est de « faire ensemble du Cameroun une République exemplaire, une Nation respectée à l’extérieur, un Etat juste qui assure l’égalité des chances, un pays où la richesse nationale sera équitablement repartie » comme l’a rappelé le Président Biya dans son message de fin d’année 2011, il est essentiel et urgent d’identifier et de régler de façon intelligente et juste, toutes les sources de frustration et d’injustice qui nous empêchent de nous faire confiance les uns les autres, car comme disait quelqu’un, l’avenir du Cameroun se fera avec tous les camerounais ou ne se fera pas.

Par Paul Daniel Bekima

Pour le Sphinx Hebdo