Cameroun : Quand les guerres intestines enflamment la lutte contre Boko Haram – 14/05/2015

Les soldats de l'armée de terre camerounaise déployés sur le poste avancé de Mabass. Une colline sur la frontière avec le Nigeria, en bas des villages occupés par Boko Haram, en février 2015 | © RFI/OR
Les soldats de l’armée de terre camerounaise déployés sur le poste avancé de Mabass. Une colline sur la frontière avec le Nigeria, en bas des villages occupés par Boko Haram, en février 2015 | © RFI/OR

Accaparé par son périlleux combat contre Boko Haram, le pays peine à engager les réformes vitales pour son économie. Et se perd en luttes intestines.

Sur l’acier vert olive de son casque, il a gravé le prénom de ses filles, Grâce et Jeanne. Pour sa femme ce sera plutôt un tendre Douyem [“mon amour”, en langue bassa, parlée dans le centre du Cameroun]. Engagé dans la guerre que mène l’armée camerounaise contre la secte islamiste Boko Haram, le sous-officier Jacques Minyem souffre chaque jour un peu plus d’être séparé de sa famille. Il commence à trouver le temps long depuis que son unité a été déployée dans l’Extrême-Nord, en appui d’un régiment d’artillerie.

Ce matin, il a juste envie d’être loin, le plus loin possible de cette terre brûlée par le soleil et ravagée par la fureur des hordes terroristes. Le moral flanche, malgré la beauté quasi lunaire du paysage qu’il scrute à longueur de journée à travers ses jumelles. Il ne sait plus vraiment depuis combien de temps il campe sur le flanc de cette montagne qui surplombe le repaire de l’ennemi, invisible, établi de l’autre côté de la frontière, au Nigeria. “Vous pensez qu’à Yaoundé et à Douala ils savent à quel point nous nous sacrifions pour défendre notre pays ?” s’enquiert le trentenaire auprès des journalistes de passage, incapables de lui répondre.

Ce sentiment d’absence de considération de la part de leurs compatriotes semble frapper toutes les unités de l’armée régulière camerounaise. Les militaires veulent se sentir aimés et soutenus même si, depuis l’indépendance, le peuple a davantage appris à craindre l’uniforme qu’à le respecter. Dès lors, comment demander à la population de se mobiliser pour soutenir l’effort de guerre ?

Plusieurs journalistes, de retour de la ligne de front, ont tenté de répondre à ce défi. Réunis autour de Guibai Gatama, patron de l’hebdomadaire L’OEil du Sahel, ils ont organisé le 28 février une “grande marche patriotique”, inspirée de celle du 11 janvier à Paris, après l’attaque terroriste contre le journal satirique Charlie Hebdo. Sauf qu’à Yaoundé la classe politique se méfie de ces marées humaines qui peuvent déferler en vagues incontrôlables.

Fauve chatouilleux

 Le président camerounais Paul Biya, en 2014. | CRÉDITS : THIERRY CHARLIER / AFP
Le président camerounais Paul Biya, en 2014. | CRÉDITS : THIERRY CHARLIER / AFP

Depuis les révolutions arabes, les manifestations de cette nature sont purement et simplement interdites. Le projet est donc très vite menacé par un pouvoir suspicieux de nature, subitement dressé sur ses pattes arrière, tel un fauve chatouilleux prêt à bondir. Quant à l’opposition, plus sclérosée et autiste que jamais, elle préfère tirer à boulets rouges sur ces médias “instrumentalisés” par le pouvoir.

Finalement rassuré par les bonnes intentions des organisateurs, le gouvernement autorise le rassemblement, quelques heures seulement avant son lancement. En partance pour un “court séjour privé” à Genève, en Suisse, le président Paul Biya reporte néanmoins son voyage de quelques jours. Méfiance, soupçons, luttes partisanes… Le Cameroun ressemble à une citadelle assiégée.

Les théories du complot, véhiculées par certaines chaînes de télévision, prospèrent sur fond d’arrière-pensées politiciennes. Face au phénomène Boko Haram, des hommes politiques irresponsables agitent le spectre de l’ennemi intérieur. Jouant à se faire peur, ils prétendent qu’il s’agit d’une rébellion opérant depuis le Grand Nord… Une allégation vite reprise par Cavaye Yéguié Djibril, le président de l’Assemblée nationale, qui se garde bien d’en apporter la moindre preuve. “Beaucoup sont parmi nous ! Certains font même preuve d’activisme pour montrer aux autorités qu’ils travaillent contre la menace. Ils collaborent pourtant avec l’ennemi. Dénonçons-les !” martelait-il le 11 juin 2014.

 

Perchoir

Assemblée nationale du Cameroun. | Photo d'archives
Assemblée nationale du Cameroun. | Photo d’archives

Trois mois plus tard, Cavaye, lui-même originaire de l’Extrême-Nord, s’insurge pourtant contre une autre figure politique, plus zélée que lui. Dans son “Appel de la Lékié [un département de la région du Centre]”, publié en septembre 2014, Henri Eyébé Ayissi, le fougueux ministre délégué à la Présidence chargé du contrôle supérieur de l’État, s’élève contre “les stratégies sournoises des complices nationaux de Boko Haram et leurs tentatives de déstabiliser les institutions avec l’appui de certaines puissances”.

Avant d’ajouter : “Cette secte agit sans doute à partir de l’étranger, mais elle a des relais locaux. Nous appelons à ce que la guerre totale soit menée contre ces derniers. Nous entendons, pour ce faire, travailler sur le terrain afin que les populations coopèrent avec les autorités. Qu’elles renseignent sur tout comportement suspect.” Ambiance… Bien que jugés stigmatisants pour la population du Grand Nord, ces propos ne font pas réagir le chef de l’État.

Cavaye est reconduit en mars 2014, entamant ainsi sa vingt-deuxième année au perchoir, tandis qu’Henri Eyébé Ayissi conserve son portefeuille. Les tenants de la méthode forte ont d’ailleurs été confortés par le vote, en décembre 2014, d’une loi antiterroriste controversée. Largement dominé par le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC, au pouvoir), le Parlement est resté sourd aux critiques de la société civile dénonçant un texte fourre-tout aux sanctions disproportionnées.

C’est le cas pour le secteur des médias, où l’infraction d'”apologie du terrorisme” est passible d’une peine allant de quinze à vingt ans d’emprisonnement pouvant être accompagnée d’une amende de 25 à 50 millions de F CFA (d’environ 38 000 à 76 000 euros). Dans le même temps, la vieille antienne du complot occidental anime les conversations : un ennemi extérieur tenterait de déstabiliser le pouvoir. Visée, la France doit même démentir à deux reprises, par la voix de son ambassadrice Christine Robichon, les allégations lui prêtant une complicité avec Boko Haram.

 

Bonnes intentions

Edgard Alain Mebe Ngo’o, le ministre délégué chargé de la Défense (Mindef), réceptionne des tonnes de denrées et produits alimentaires à la base aérienne des opérateurs économiques aux forces de défense camerounaises. | Photo d'archives / DR
Edgard Alain Mebe Ngo’o, le ministre délégué chargé de la Défense (Mindef), réceptionne des tonnes de denrées et produits alimentaires à la base aérienne des opérateurs économiques aux forces de défense camerounaises. | Photo d’archives / DR

La guerre contre les jihadistes bouleverse également l’ordre des priorités. Les dossiers économiques sont peu à peu relégués au second plan. Le pays a pourtant encore beaucoup d’efforts à faire pour être en phase avec les objectifs définis pour 2035 dans le Document de stratégie pour la croissance et l’emploi. Cinq ans après la publication de ce dernier, les performances économiques du Cameroun stagnent en deçà des 7 % de moyenne annuelle visés.

Les résultats obtenus en matière d’attractivité pour les investissements étrangers, de développement de la production locale ou de maîtrise de la dépense publique sont également mitigés. Le DSCE n’ayant pas produit les effets escomptés, il a fallu donner une nouvelle impulsion à l’économie. D’où le Plan d’urgence pour l’accélération de la croissance économique, doté de près de 1 000 milliards de F CFA, lancé par le gouvernement début 2014 pour que la hausse du PIB dépasse 6 %.

Les autorités ont rendu publics leurs objectifs : amélioration du climat des affaires, mesures incitant les entreprises à embaucher de jeunes diplômés… Sans véritable bond en avant, pour l’instant, puisque la croissance s’est arrêtée à 5,1 % en 2014 selon le FMI. Et aucune amélioration n’est attendue cette année.

Les réformes susceptibles de favoriser la création de richesse restent donc à mettre en oeuvre, tant pour lutter contre les lenteurs administratives et la corruption que pour améliorer le fonctionnement de l’appareil judiciaire. Encore faudrait-il remettre l’économie, éclipsée par la guerre contre le terrorisme, au coeur des préoccupations.

Source : © Jeune Afrique

Par Georges Dougueli, envoyé spécial

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