Cameroun – Pierre-Christophe Gam : le designer de la renaissance africaine

Pierre-Christophe Gam, l'artiste d'origine camerounaise qui veut débarrasser l'Afrique de ses clichés | © Susanne Guenther
Pierre-Christophe Gam, l’artiste d’origine camerounaise qui veut débarrasser l’Afrique de ses clichés | © Susanne Guenther

« Pendant longtemps, les Africains ont perçu le monde comme une voiture conduite par un blanc. » Voix douce et posée, discours réfléchi, l’artiste pluridisciplinaire Pierre-Christophe Gam a des allures d’apôtre de la modernité africaine et c’est bien ainsi qu’il est apparu sur la scène des Débats du « Monde Afrique », qui se sont tenus à Abidjan les 10 et 11 septembre.

Gandoura de bonne facture, mocassins à pampilles, collier de grosses perles noires et lunettes à monture fine de geek chic, Pierre-Christophe Gam fusionne avec élégance ses origines multiples : il est égypto-tchadien par sa mère, collectionneuse d’art africain, et camerounais par son père, qui était aussi un diplomate français.

« Aujourd’hui, les Africains racontent eux-mêmes leurs histoires », dit-il avec la conviction de celui qui a trop connu les clichés sur l’Afrique – même bienveillants – distillés par l’Occident et qui ont insidieusement influencé une partie de la création artistique africaine. Et Pierre-Christophe Gam s’en affranchit, déterminé à accompagner par son travail cette renaissance africaine qui le fascine.

Il cite pêle-mêle l’ouvrage fondateur du penseur anti-colonialiste Frantz Fanon, Peau noire masques blancs, fustige le « guilt management », la gestion de la culpabilité post-coloniale, moque ces intellectuels ou artistes africains qui adaptent leur création en fonction des attentes du public occidental. Lui n’en a cure, veut croire en un zeitgeist mondial, un « esprit du temps » qui prend forme et favorise une Afrique moderne qu’il met en scène. Il aime à évoquer le chinois Ai Weiwei comme la preuve qu’un artiste peut réveiller l’intérêt pour un pays, une culture. Le « soft power » de l’artiste le fascine. Puis, il martèle sa conviction, comme un mantra : « Le monde est en Afrique et l’Afrique dans le monde. »

Afropolitanisme

Pour incarner cette nouvelle Afrique, Pierre-Christophe Gam puise dans ses expériences professionnelles de designer et scénographe dans l’industrie du luxe à Londres, Pékin ou Bangkok, au service de Kenzo, Martin Margiella ou de l’agence Emotion, une filiale de Publicis. Diplômé de Central Saint Martins, la célèbre école d’art et de design de Londres, il s’inspire de ses voyages en Asie, où il découvre l’art manga et plus largement la bouillonnante scène artistique orientale contemporaine. Puis l’Afrique de l’Ouest où il a renoué avec ses racines en 2012, lors d’un périple de sept mois, sans véritable but, qui s’achèvera au Cameroun, la terre de ses ancêtres. Loin de l’univers sophistiqué de la mode haut de gamme et des soirées hype londoniennes, le jeune homme alors âgé de 29 ans entame un projet artistique qui se poursuit jusqu’à ce jour : Afropolis.

C’est une ville afropolitaine virtuelle, symbole de la renaissance d’un continent où la création artistique contemporaine s’épanouit sans retenue, et où les codes esthétiques panachent des références graphiques africano-asiatiques aux couleurs vives, des codes de la mode ou de clips musicaux. « J’essaye d’élaborer des images très complexes graphiquement mais qui semblent simples, avec l’intention de raconter une histoire émotionnelle qui questionne une époque, des changements », dit-il. Dans cette jungle cosmopolite aux motifs hypnotiques, on retrouve un joli couple incarnant cette nouvelle génération d’Africains : les Affogbolo. Avec ses traits fins et altiers, ses yeux en amande et ses cheveux enturbannés, Remi est gracieuse, chic et raffinée comme peut l’être un top-model qui prêterait son visage à un artiste. Dans la fiction Afropolis de Pierre-Christophe Gam, elle est avocate et mariée à l’architecte Kolade Affogbolo, beau jeune homme glabre et souriant. Dans la vraie vie, c’est l’humoriste et entrepreneur tchadien Chris de Negro. Ce concept artistique remporte un vif succès.

Depuis 2013, des installations d’Afropolis sont exposées à Londres, à Bâle durant l’Art Basel, à Paris en marge de la Fashion Week. L’emblématique couple Affogbolo évolue dans un environnement urbain et sauvage à la fois, parfois psychédélique. « Je l’ai construit de manière organique, c’est l’aboutissement de mes expériences et de mes voyages, explique l’artiste dans les jardins de l’Hôtel Ivoire d’Abidjan, au bord des eaux de la lagune Ebrié. C’est une expérience, un regard qui donne à voir une réalité d’Afrique connectée à la modernité, ce que finalement, les gens n’ont pas l’habitude de voir. Pour que les gens comprennent cette mutation africaine, il faut leur donner des exemples, leur raconter des histoires. »

Renaissance

Entre Londres, Paris et Douala où il prépare une exposition à la galerie Mam en décembre, Pierre-Christophe Gam continue de bâtir Afropolis tout en développant un nouveau projet intitulé « Les Dix Travaux de Sankara ». Lors d’un récent séjour au Burkina Faso, il s’est lancé sur les traces de Thomas Sankara, le président révolutionnaire arrivé au pouvoir en 1983 et assassiné quatre ans plus tard. « Au Burkina Faso, j’ai rencontré le responsable de sa garde privée, je me suis entretenu avec des écrivains et des hommes politiques. Sankara était visionnaire avant l’heure, altermondialiste à sa façon… D’un point de vue artistique, il est un martyr quasi christique. »

Son travail sur Sankara prendra la forme d’une grande installation qu’il compte présenter à la Biennale de Dakar, en mai 2016. D’ici là, le couple Affogbolo pourrait bien avoir une autre vie, sur le Web, et qui sait, s’animer avant d’être un jour doté d’une intelligence artificielle… La renaissance africaine, contée par Pierre-Christophe Gam, ne connaît pas de limites.

Source : © Cameroon Tribune

Par Joan Tilouine

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