Cameroun – Peter Essoka : « La presse ne réussit pas à s’autoréguler » – 05/06/2015

Peter Essoka, président intérimaire du Conseil national de la communication | DR
Peter Essoka, président intérimaire du Conseil national de la communication | DR

Le président intérimaire du Conseil national de la communication revient sur les difficultés à réguler les médias au Cameroun et sur les procès intentés contre lui.

La sérénité règne-t-elle au Cnc au moment où cet organe est accusé d’atteinte à la liberté de la presse et vous-même êtes traîné en justice pour abus de pouvoir et diffamation ?

Absolument. Nous sommes sereins. Le personnel travaille bien. Les conseillers arrivent ici chaque trimestre pour les sessions. Nos avis sont un peu différents sur certains problèmes, mais nous arrivons toujours à un consensus au terme des débats.

Sur quels dossiers par exemple vos avis sont-ils divergents ?

Nous devons trancher sur des plaintes déposées contre certains médias, soit par des personnalités, soit par le citoyen lamda. Nous enregistrons beaucoup de plaintes contres les médias et les journalistes. Mais la véritable difficulté c’est que le conseil se réunit seulement tous les 3 mois pour prendre des décisions. Les plaignants aimeraient que les affaires soient traitées immédiatement, mais le président du Cnc ne décide pas tout seul. Le conseil doit se réunir, écouter les différentes parties et se donner le temps de trancher. Sur certaines affaires, j’aimerais que la décision soit prise rapidement, mais on ne peut pas convoquer le conseil en session extraordinaire tous les jours.

Vous ne parlez que des médias et des journalistes, pourquoi le Cnc néglige-t-il les autres secteurs de la communication ?

Non, pas du tout. Nous avons des discutions même avec les câblodistributeurs. Nous n’avons peut-être pas posé des actions concrètes, mais nous avons des discussions avec les acteurs de la publicité et de la communication. Il est question de trouver le moyen de réguler également ces secteurs d’activités.

N’y a-t-il pas urgence à trancher sur les plaintes du ministre de la Communication qui reproche à certains journaux leur traitement de l’état de santé du président Paul Biya et de l’affaire du photomontage sur le site web de la Présidence ?

Nous sommes en train d’analyser les arguments avancés par chaque partie et les questions qui sont soulevées. Par exemple, celle de savoir si le ministre de la Communication avait qualité de nous saisir sur cette affaire. Je crois que tout le monde a le droit de saisir le Cnc qui lui-même peut s’autosaisir. Le Conseil travaille sur les plaintes et nous devons prendre notre temps pour rendre une décision éclairée.

Le Cnc n’est-il pas simplement en train de s’exécuter sur ordre du gouvernement ?

Non, pas du tout. Nous n’exécutons pas ce que le ministre de la Communication nous dit. Il faut investiguer. C’est pourquoi il y a même un livre sur la procédure des plaintes. Certains ont dit que le conseil est sous la tutelle du ministère de la Communication, non ce n’est pas le cas, nous sommes un organe autonome et je peux dire, indépendant.

Si cette plainte devait être rejetée, auriez-vous le courage de le faire ?

Absolument ! Pourquoi pas ! Ce n’est pas une question de courage, car je pense que nous sommes habiletés à le faire. Nous avons débouté d’autres ministres auparavant, et même si c’est le président de la République, nous le ferions. Encore qu’à mon avis, cette affaire ne concerne pas directement le président de la République, même si on parle de la santé du président et de ses photos. Il faut examiner toutes les causes avant de se prononcer. C’est ça qu’on est en train de faire.

Le Cnc peut-il s’émanciper du gouvernement qui l’a créé ?

Oui. Je peux confirmer, parce que nous prenons nos décisions sans influence de qui que ce soit.

Comprenez-vous alors que le Cnc soit vu par la presse comme un instrument du gouvernement pour la museler ?

Oui je comprends. Les journalistes protestent parce qu’ils n’avaient pas l’habitude d’être régulés. Quand vous avez un enfant et vous le laissez faire n’importe quoi, le jour où cet enfant va être discipliné par des parents, il va se révolter. Il va dire que ces parents sont méchants. Plus tard peut être, il pourra comprendre et se remettre en cause.

Le Conseil a multiplié les suspensions de journalistes et d’organes de presse et vous avez même définitivement suspendu certains médias. Quelle est l’efficacité de ces sanctions sachant que la presse semble dressée contre vous aujourd’hui ?

On ne sanctionne pas tous les jours. Une sanction est pédagogique. L’efficacité vient petit à petit. J’ai suivi certains débats à la radio et à la télévision, j’ai entendu rappeler aux intervenants qu’ils ne devaient pas dire des choses qui allaient mettre le média en difficulté devant le Cnc. C’est la preuve que les gens commencent à prendre conscience.

Pourtant, le dialogue engagé avec la Fédération des éditeurs de presse est rompu. Qu’est ce qui n’a pas marché ?

Tout a marché. Le problème ce sont les personnes. Quand vous donnez des conseils à quelqu’un, vous attendez que cette personne réagisse positivement, mais si elle réagit autrement, vous continuez à la suivre pour savoir pourquoi elle fait ça. C’est tout ce qu’on est en train de faire, c’est-à-dire continuer d’insister sur certaines choses, certains principes, certaines normes. La presse ne doit pas être indécente.

Sur la base d’aucune loi, le Cnc a interdit aux médias de publier la moindre tendance des élections, n’est-ce pas jouer le jeu du gouvernement ?

PE : Ce n’est pas sur la base d’aucune loi. On n’opère pas en vase clos. On peut être autonome, mais on opère dans un système. Ce n’est pas que nous jouons le jeu du gouvernement, nous sommes dans un Etat, donc il faut faire attention.

Donc le Cnc n’est pas indépendant ?

En tant que journaliste au quotidien Le Jour, vous-même n’êtes pas totalement indépendant, encore moins votre journal. Il y a des choses que les gens doivent comprendre. Quand on parle de liberté, il y a des limites même pour nous. Je dis qu’on doit faire attention.

Pour vous qui êtes journaliste, n’est-ce pas frustrant d’être privé de son droit d’informer le public ?

Bien sûr, il faut avoir des frustrations dans sa carrière. Il y a certaines normes dans un certain contexte. Il faut savoir ce qu’on doit faire. On peut donner certaines tendances d’élection, mais il faut faire attention à comment le faire parce qu’il y a certains journalistes qui donnent des tendances en provoquant.

Vous êtes jeune et il y a beaucoup de choses qui se sont passées dans ce pays. Il faut faire attention à ce que l’on donne comme tendances d’une élection, parce que ça peut causer beaucoup de dégâts. C’est ce que nous avons essayé de contrôler. Je n’aimerais pas raconter l’histoire des élections dans ce pays, sachez qu’il y a beaucoup de choses, beaucoup de non-dits et permettez-moi de ne pas m’étendre dessus. Ce sont des choses qui pourraient être dangereuses pour la marche du pays. Oui, c’est frustrant pour les journalistes, mais de temps en temps, il y a certaines règles que l’on donne qui, peut-être, ne sont pas toujours bonnes à digérer.

Le Cnc peut-il faire mieux que tenir les médias sachant qu’il est ignoré sur des questions plus importantes, notamment la nouvelle loi sur la communication audiovisuelle ou encore la mise en place de la commission d’attribution de la carte de presse ?

Nous pouvons et nous voulons faire plus. C’est pourquoi, nous avons protesté. Nous avons envoyé des notes au Premier ministre. A propos du dernier texte relatif à la communication audiovisuelle et le passage à la Télévision numérique terrestre, le gouvernement n’a pas respecté la procédure. Le ministère de la Communication devait envoyer le texte au Cnc pour avis, avant que le projet de loi ne parte à l’Assemblée nationale.

Avez-vous été entendu ?

Nous avons fait notre travail en rappelant que ça ne doit pas être comme ça.

Face à peu de considération, le Cnc n’est-il pas fragilisé dans sa mission de régulation ?

Non, parce que nous sommes en train de combattre pour que certaines choses soient réglées. En venant au Cnc, j’imaginais un environnement médiatique qu’on peut organiser. Je suis conscient qu’avec la loi de 1990 sur la communication sociale, un certain charlatanisme s’est institué. On peut avoir 10 journaux dans ce pays au lieu de 600. Je crois que les gens pourront rédiger comme il faut. Est-ce qu’il faut avoir 100 chaines de télévision ? Le malheur est que beaucoup de ces médias opèrent sans licence.

La faute à qui sinon à la tutelle qui devrait prendre des mesures adéquates ?

Je ne veux impliquer personne. Je pense seulement qu’il faut prendre certaines mesures pour contrôler, notamment au ministère de la Communication qui est tutelle des médias. J’espère que les choses changeront le jour où cette autorité sera transférée au Cnc, parce que normalement c’est le conseil qui devrait le faire. Il faut qu’on soit un peu plus strict et conscient de ce qu’on veut.

Vous n’ignorez pas que le gouvernement trouve aussi son intérêt dans le désordre ambiant ?

Si vous le dites, absolument. C’est le théâtre et ce sont des choses qu’on doit changer. On peut faire autrement. S’il faut vivre dans ce théâtre tous les jours, les médias ne seront pas pris au sérieux. Les hommes et les femmes des médias doivent prendre leur profession au sérieux. Ils ne doivent pas laisser n’importe qui pratiquer leur métier comme si celui-ci n’avait même pas de principes. Ils laissent faire et applaudissent. Et lorsque quelqu’un veut les contrôler, ils crient. Tout le monde veut que quelque chose soit fait. Mais qui va le faire ? Voilà les problèmes, qui va les résoudre ? Ils attendent qui ?

Entre la régulation et l’autorégulation des médias qu’est ce qui devrait prévaloir au Cameroun ?

Comme journaliste, je préfère l’autorégulation, mais la presse camerounaise ne réussit pas à s’autoréguler. Le Conseil camerounais des médias n’a jamais véritablement fonctionné. Il devait être le tribunal des pairs. Il y a de nombreuses associations au rang desquelles l’Union des journalistes du Cameroun. Même avec ces regroupements, ça ne marche pas. Dans le contexte actuel, il faut un organe de régulation comme le Cnc pour mettre fin au désordre ambiant.

N’avez-vous pas remarqué que le Cnc loge dans un luxueux siège alors que la presse camerounaise baigne dans la précarité ?

Oui le siège est confortable. C’était nécessaire pour le prestige de l’institution et du pays, car nous avons désormais des partenaires à l’étranger. Mais l’insuffisance des moyens financiers demeure notre plus grand problème. Il faut de l’argent pour mener des actions, à l’image du séminaire que nous préparons sur la presse électronique. A titre d’exemple, le budget de fonctionnement de l’année 2014 est arrivé en février 2015. Nous attendons encore celui de l’année en cours.

Objectivement, le système gouvernant ne doit-il pas changer pour que le Cnc puisse travailler efficacement ?

Je n’ai pas dit qu’il faut détruire le système. Mais il faut qu’on essaie de trouver les moyens de suivre les procédures, de suivre les règles dans chaque instance.

Le groupe de presse L’Anecdote vous poursuit en justice pour abus de pouvoir et diffamation à la suite des sanctions prises par le Cnc. Perdre ce procès serait-il synonyme d’échec dans votre mission ?

Non. Le fait que quelqu’un vienne vous dire que vous êtes mauvais c’est une partie de la vie et il faut savoir le gérer. Nous connaissons les risques de notre travail. Si vous devez sanctionner quelqu’un, bien sûr il va réagir et, dès fois, il peut mal réagir.

En tant que vice-président du Cnc, vous avez pris la direction de cet organe à la suite du décès de son président, Mgr Joseph Befe Ateba, il y a un an. Est-ce que vous vous sentez véritablement dans la peau du président ?

Je ne pouvais pas demeurer inactif sous le prétexte que je suis vice-président. Je signe les décisions et le conseil fonctionne sous ma surveillance. Donc j’assure l’intérim, jusqu’au moment où le président de la République va nommer quelqu’un d’autre ou bien me confirmer.

Vous travaillez aujourd’hui au Cnc sous la tutelle du gouvernement après avoir fait votre carrière de journaliste à la Crtv, média placé sous la tutelle gouvernementale. Avez-vous été un homme libre ?

Complètement libre, car je suis libre d’esprit et c’est ça qui est essentiel. Je dis honnêtement ce que je pense, sans insulter personne. Je suis un chrétien et je parle avec liberté.

Source : © Agence Ecofin

Propos recueillis par Assongmo Necdem

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