Cameroun – Musique : André-Marie Tala à pleins tubes – 03/06/2015

Sur scène à l'Olympia le 17 mai 2015 | © Torpedo Prod
Sur scène à l’Olympia le 17 mai 2015 | © Torpedo Prod

Plagié par James Brown en 1974, le guitariste camerounais électrise les foules et enchaîne les succès depuis quarante-cinq ans. Mais qui connaît vraiment cette légende de l’afro-funk ?

Dimanche 17 mai, sur la scène de l’Olympia, à Paris. La voix grave électrise. La virtuosité à la guitare est demeurée intacte. Les instants d’extase s’enchaînent, comme le bouleversant hommage rendu à B. B. King, disparu trois jours plus tôt, ou l’ovation après une énième interprétation de Sikati, l’un de ses titres phares. André-Marie Tala sait faire de chacune de ses prestations un instant unique. À bientôt 65 ans, après un spectacle à Douala en novembre 2014, le musicien camerounais se produisait pour la seconde fois dans le cadre des célébrations de ses quarante-cinq années de carrière. Plus de 1 500 personnes avaient tenu à assister à ce que l’artiste présente comme un “concert-bilan destiné à apprécier le chemin parcouru et à évaluer ce qui lui reste à accomplir”. Une attention méritée pour cette icône prolifique aux 500 chansons – pas toutes déclarées, hélas -, qui peut se prévaloir de dizaines de tubes et se vanter d’avoir inspiré des générations de chanteurs africains. Entre soul, jazz et rhythm’n’blues mêlés de sonorités traditionnelles africaines, le multi-instrumentiste a prouvé durant le spectacle qu’il a su se réinventer au fil des décennies.

Pour ce natif de Bandjoun (ouest du Cameroun) parfois comparé à Ray Charles (lui affirme s’être employé à devenir André-Marie Tala), l’aventure débute au milieu des années 1960. Son oncle et sa grand-mère, qui l’ont recueilli à la mort de ses parents, estiment, eux, que le déclic s’est produit plus tôt, à l’écoute de l’harmonica à l’église. André-Marie Tala n’avait que 4 ans. “De ce jour-là, affirment-ils, tout ustensile de cuisine se transformait entre ses mains en instrument de musique.” Devenu aveugle à la suite d’un décollement de la rétine, l’enfant s’est réfugié dans la musique, d’abord avec une guitare en bambou et fibres de nylon qu’il a lui-même fabriquée, puis avec une vraie, offerte par son oncle. Un enfant ignorant du solfège qui reprend pourtant inlassablement les airs d’Otis Redding, des Rolling Stones, de Wilson Pickett, Fela Kuti (qu’il rencontrera longuement à Paris), Johnny Hallyday, Claude François (plus tard à l’origine de son installation définitive dans l’Hexagone), du Docteur Nico (qui reprendra ensuite le fameux succès de l’élève, Sikati)…

Accords et désaccords. Au milieu des années 1960, André-Marie Tala forme son premier groupe, les Black Tigers. Prend deux années pour se constituer un solide répertoire, signe son premier contrat professionnel dans un cabaret à Bafoussam, près de Bandjoun. “À force d’interpréter ces artistes étrangers, je suis resté un chanteur de variété dans l’âme”, confie-t-il. Il se souvient de ses premières compositions : J’ai faim, Les Peines du travail, Je vais à Yaoundé. Véritable cri d’alarme contre l’exode rural, mais aussi ode à la capitale camerounaise, ce dernier titre coécrit avec un prêtre canadien le révèle comme chanteur-poète. Il n’est pas peu fier de rappeler que le président François Mitterrand l’a cité lors d’une visite officielle au Cameroun, en juin 1983, et que des extraits de cette chanson figurent dans les livres de classe de cinquième en France. Arrangé par Manu Dibango et vendu à plus de 80 000 exemplaires, son premier tube reste Po Tak Si Nan, sorti en 1972.

Sa stature internationale, il l’acquiert deux ans plus tard, à la sortie, chez Decca, de Hot Koki. Un de ces airs ténus qui ne vous quitte pas. En tournée au Cameroun en mai 1974, James Brown, conquis, promet au Camerounais d’en faire la promotion aux États-Unis. Le pape de la soul emporte l’exemplaire que lui remet en main propre Tala, à l’hôtel Le Cocotier (l’actuel Le Méridien). Quatre mois plus tard, le disque Hustle sort sous le nom de James Brown. Mêmes accords, même mélodie, paroles adaptées de la langue maternelle de Tala. Renaldo Cerri, l’éditeur français de Tala, intente une action en justice sur le sol américain. Le procès dure quatre ans. Tala le remporte : 15 % des recettes du titre lui sont restitués. “Ce n’était pas grand-chose – il a fallu payer les avocats -, mais la victoire morale n’a pas de prix”, défend-il. Ce plagiat, Tala dit l’avoir vécu à la fois comme un choc et un bonheur : d’un côté, l’indélicatesse d’un artiste se présentant comme le défenseur des communautés noires, de l’autre, l’aubaine d’être copié par un génie au sommet de son art. André-Marie Tala confie avoir sérieusement envisagé une version revue et corrigée du titre, cette fois signée Tala-Brown. Le projet a avorté – ce qu’il regrette fortement -, Brown ayant tiré sa révérence peu avant le début des pourparlers.

Ainsi est l’homme anobli par le chef bandjoun, tout en humilité, vieux sage depuis l’âge de 20 ans, comme le prouvent d’ailleurs ses textes. Souvent inspirés du quotidien, ils séduisent la majorité, en exaspèrent quelques-uns, qui les jugent trop moralisateurs. Lui se pose en observateur des maux de la société et en prescripteur de solutions, s’appuyant souvent sur des proverbes. Chaque chanson véhicule une philosophie, vous invite à vous taire pour l’écouter : a-t-on le droit de s’apitoyer sur son sort alors qu’il y a toujours plus malheureux que soi (Po Tak Si Nan) ? Un objectif aussi : renforcer une unité nationale malmenée au début des années 1990, grâce à un rythme fédérateur (Ben Skin).

Calembours. André-Marie Tala soutient qu’il a la chance d’être aveugle : il peut se concentrer sur l’essentiel, à l’abri des milliers de scènes parasites qui polluent l’esprit de ceux qui voient. Tala, c’est aussi un adepte d’un ghomálá (langue bandjoun) riche, châtié, peu accessible aux non-initiés, dont il manie avec talent les calembours et l’absurde, à la manière d’un Raymond Devos. Il dit se l’être réapproprié, “atterré de voir les traditions et les langues africaines disparaître faute de locuteurs”. Le chanteur assure pourtant être revenu de cette période studieuse où il pensait se hisser au sommet grâce à son seul talent. Et d’expliquer : il y a trente ans, le Cameroun disposait d’une seule chaîne de radio ; on était sûr d’entendre son disque diffusé sur l’ensemble du territoire. Aujourd’hui, en faire la promotion, c’est accepter de se faire rançonner par des journalistes payés au lance-pierres. Douala, par exemple, compte une vingtaine de radios et de télévisions, et autant de journalistes à “motiver” pour espérer être diffusé. Le comble, selon le musicien, c’est la diffusion à longueur de journée de clips étrangers. L’État régalien devrait donc sauver les artistes camerounais en imposant sur ces chaînes un quota de musique nationale. Celui qui n’hésite pas à se mêler de politique verrait bien le budget du ministère de la Culture progresser et être utilisé de façon rationnelle, afin que l’institution joue pleinement son rôle de valorisation des talents dans tous les domaines artistiques. Un regret néanmoins à l’heure du bilan : le retard pris par ses deux grands projets, des écoles en braille et des écoles de musique, qu’il voudrait pouvoir décliner dans la sous-région.

Source : © Jeune Afrique

Par Clarisse Juompan-Yakam

Poster un Commentaire

Soyez le premier à commenter !

Me notifier des
wpDiscuz