Cameroun : L’opposition en mode “Jurassic Park” – 12/05/2015

John Fru Ndi, 73 ans, est aux commandes du SDF depuis un quart de siècle | Archives/DR
John Fru Ndi, 73 ans, est aux commandes du SDF depuis un quart de siècle | Archives/DR

Ils survivent aux défaites électorales, aux frondes internes, à l’usure du temps. Bienvenue au pays où les chefs de l’opposition n’ont pas la moindre intention de laisser leur place aux jeunes.

Renouveler et, si possible, rajeunir le personnel politique. Cette formule est loin d’être appliquée au Cameroun, où le président a soufflé ses 82 bougies en février. Un immobilisme bien souvent dénoncé par ses adversaires. “Le gouvernement ne comprend pas vraiment le monde dans lequel nous vivons”, déplore Joshua Osih, 45 ans, premier vice-président national du Social Democratic Front (SDF), le premier parti d’opposition. Pourtant, la situation n’est pas plus reluisante dans son propre camp : John Fru Ndi, le leader et fondateur du SDF, est aux commandes depuis un quart de siècle…

Plafond de verre

 Le SDF a gardé au fil des ans une organisation sclérosée. Cramponné à son fauteuil de Chairman, Fru Ndi résiste au changement. À plusieurs reprises, de jeunes ambitieux ont bien failli lui confisquer la présidence du parti. Mal leur en a pris. Ils ont été poussés vers la sortie grâce à l’article 8.2. Une disposition statutaire fourre-tout qui exclut automatiquement ceux dont “l’activité politique [est] susceptible de nuire à la réputation, aux intérêts et à l’efficacité du parti ou pouvant le discréditer”.

Mieux vaut donc ne pas déplaire au patron. Kah Walla, 48 ans, ex-présidente de la commission chargée des stratégies, en sait quelque chose. Elle a préféré rejoindre le Cameroon People’s Party (CPP). Résultat : elle a été investie candidate à la présidentielle de 2011. Outre Joshua Osih, deux autres vice-présidents quadragénaires (Grégoire Birwé et Scholastique Mahop) ont atteint ce plafond de verre sur lequel se sont fracassés leurs prédécesseurs.En attendant la rupture, ils garnissent la vitrine démocratique du parti.

Dans ce paysage politique hérité des années 1990, les mêmes visages défilent. Comme si régner ad vitam aeternam était devenu la règle d’or. Adamou Ndam Njoya, 72 ans, préside l’Union démocratique du Cameroun (UDC) depuis sa création en septembre 1991. Le secret de longévité ce chef intransigeant ? Un contrôle absolu. Et pour faciliter sa tâche, il s’entoure de membres de sa famille.

Lorsque Ndam Njoya décide en 2008 de céder son siège à l’Assemblée nationale, il choisit… son épouse, Patricia Tomaïno Ndam Njoya. Sitôt élue, elle est promue porte-parole des députés UDC. “Si l’on accepte qu’il y ait des couples de paysans agriculteurs, ou encore des couples d’avocats, de magistrats, d’enseignants et autres, acceptons aussi qu’il y ait un couple qui fasse de la politique”, rétorque-t-elle à ses détracteurs.

Sans sourciller.

Dakolé Daïssala, lui, n’a confiance en personne. À 72 ans, le président du Mouvement démocratique pour la défense de la République (MDR) s’impose comme le seul meneur de ses troupes. Malgré une forte baisse du nombre d’adhérents, il continue à régner sans partage. Cet homme à poigne, qui ne convoque jamais de congrès permettant l’élection d’un nouveau chef, dirige crânement sa petite affaire.

À la faveur d’une alliance avec la majorité, le MDR a souvent été appelé au gouvernement. Lorsqu’il n’y avait qu’un seul poste à pourvoir, il lui revenait de droit. Quant au flegmatique Bello Bouba Maïgari, de l’Union nationale pour la démocratie et le progrès (UNDP), il subit sans sourciller la mauvaise humeur de ses jeunes cadres. Troisième lors de l’élection présidentielle de 1992, avec 19,2 % des suffrages, il a vu sa popularité s’éroder au fil des années sans, visiblement, tirer les leçons de ses défaites successives.

Au contraire, il s’obstine à garder les rênes de son parti depuis quinze ans. À 68 ans, celui qui a été Premier ministre du 6 novembre 1982 au 22 août 1983 – il avait alors 35 ans – ne songe pas une minute à passer la main. Plusieurs cadres prometteurs ont claqué la porte pour lancer leur propre parti. Mais leurs résultats électoraux restent médiocres : si la jeunesse est séduite, elle vote peu.

Selon un journaliste proche de l’opposition, “les jeunes n’ont pas assez d’argent pour s’implanter sur tout le territoire. Lors d’une élection, chaque formation doit mobiliser et entretenir 48 000 scrutateurs pour être présente dans chaque bureau de vote. Les petits partis n’en ont pas les moyens”, conclut-il.

Gérontocratie

L’essentiel est ailleurs. “Je préfère avoir 5 % d’une affaire qui marche plutôt que 100 % d’une structure qui n’avance pas, estime Alain Fogué, fondateur du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC). Je suis entré en politique pour gouverner. Et pour atteindre cet objectif, il n’est pas nécessaire d’être aux commandes.” Dans son parti, nul n’est indispensable. Pour tenter d’accéder au palais d’Etoudi, le président du MRC dispose d’un mandat de cinq ans, renouvelable une fois.

“En général, les échecs des leaders de l’opposition dans leur conquête du pouvoir deviennent un prétexte pour s’accrocher, car ils estiment que leur mission n’est pas accomplie”, explique un politologue. Les jeunes politiciens n’auraient-ils donc d’autre choix que jouer les faire-valoir ? Joshua Osih nuance : “Contrairement à la gérontocratie qui nous gouverne en s’imposant au peuple, celle de l’opposition peut être considérée comme choisie. Quand on n’est pas d’accord, on peut toujours démissionner.”

Source : © Jeune Afrique

Par Georges Dougueli

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