Cameroun – Kolofata : Exode massif des populations – 10/08/2014

Elles se dirigent vers Mora et Maroua pour échapper aux meurtres qui se perpètrent depuis l’attaque du 27 juillet dernier.

Photo d'illustration.
Photo d’illustration.

C’est à qui mieux-mieux. Dans des camions, sur des vélos ou des camionnettes, mais, surtout à moto, des familles entière bagages entassés à la diable, déferlent hors de la ville de Kolofata. Sur la route entre le chef-lieu d’arrondissement éponyme et Mora, la capitale du département du Mayo Sava, on en dénombre des dizaines ce mardi 05 aout. « Et encore, vous n’avez rien vu. C’était encore pire la semaine dernière ; la ville s’est vidée de sa population », raconte un chauffeur de pick-up qui a daigné s’arrêter pour répondre à nos questions.

Il déménage le mobilier de la gargote de Maïmillion. Cette institution de la ville à payer un lourd tribut à l’attaque audacieuse de Boko Haram du dimanche 27 juillet 2014. Selon notre interlocuteur, un jeune homme de près de 17 ans, qui venait juste d’obtenir le Brevet d’études du premier cycle (Bepc), a été tué par des terroristes. Ces derniers étaient arrivés dans la gargote du carrefour de la Douane pour effectuer des représailles sur un des employés qui les aurait trahis la veille. Dans ces lieux où des soldats ont leurs habitudes, le délateur aurait perçu un mouvement suspect de quatre hommes. Ils se dirigeaient hors de la ville à l’heure de la rupture du jeune du ramadan.

Cette allure pour le moins suspecte dans une ville à 90% musulmane a éveillé les soupçons du jeune homme. Il s’en est ouvert à ses convives habituels. Les militaires auraient alors interpellé les quatre hommes, qu’ils auraient ramenés à la buvette pour un interrogatoire serré. Lors de la fouille corporelle qu’ils leur ont faite, ils ont découvert des documents rédigés en arabe qu’ils ont identifiés comme des tracts. Les quatre hommes ont été relâchés. Mais, notre interlocuteur affirme que c’est par représaille que, très tôt le lendemain, ils sont revenus avec leurs complices régler son compte à l’homme qui les avaient dénoncés la veille.

Une ville sous contrôle de l’armée

Traverser la ville de Kolofata donne de l’effroi. Cette vaste agglomération où habitaient plus de 10.000 personnes et où la natalité est très forte nous accueille dans un silence de cimetière. Pas un chat dans la ville sur près de 5km. De rares enfants sont aperçus au loin. Les administrations sont fermées, l’hôpital, endeuillé depuis l’assassinat d’un infirmier le jour de l’attaque, ne fonctionne plus qu’au service minimum. Aucun commerce n’est ouvert sur notre trajet vers la sous-préfecture, alors qu’il est un peu plus de midi. A l’hôtel de ville, lui aussi déserté, deux hommes font la sieste à l’ombre d’un arbre, l’air effarouché. L’accueil à la sous-préfecture est éloquent de la peur qui s’est emparée de la ville. A trois cent mètres de l’édifice, sur la véranda de sa maison de fonction, un homme vêtu d’un boubou bleu-ciel nous enjoint de la main de faire demi-tour.

Devant notre incrédulité, il s’agite davantage. Des soldats du Bir accourent autour de l’homme. Arme au poing, l’un d’eux descend vers nous alors que nous nous sommes arrêtés en contre -bas de la villa. « Qui êtes-vous ? Des journalistes ? Où est votre voiture de la Crtv ou de Cameroon Tribune ? Qui est votre chef ? », interroge-t-il, avant de désigner le confrère de Cameroon Tribune qu’il prend pour notre chef. C’est le commandant Clément Garansou qui, tel le maître des lieux accueille notre confrère. L’homme au boubou bleu observe la scène à bonne distance. L’on apprend très vite que c’est Adama Kassou, le sous-préfet de Kolofata que les Boko Haram ont promis d’enlever.

Le commandant Garansou a été prévenu de l’arrivée des journalistes par le commandant de la compagnie de gendarmerie de Mora, à qui nous avions pris la peine de signaler notre présence dans le département et l’objet de notre visite : faire un reportage sur l’exode massif des populations de Kolofata depuis l’attaque du dimanche 27 juillet dernier. Notre démarche enthousiasme les officiels un peu désemparés que nous rencontrons. Tous confirment que la ville se vide de sa population. «Près de la moitié des habitants sont partis. En attendant le déploiement des renforts annoncés par le chef de l’Etat », affirme Babila Akaou, le préfet du Mayo Sava. Le sous-préfet de Kolofata, lui, préfère nous laisser à la discrétion des militaires.

On nous demande de monter à la sous-préfecture pour l’y attendre. Nous y trouvons les hommes du commandant Garansou en pleine fortification de la sous-préfecture. Ils ont déjà creusé des tranchées bordées de sacs de sable dans les quelles sont couchés des soldats l’oeil sur le viseur des mitraillettes. Un camion semi-remorque décharge des blocs de béton armé pour renforcer les angles morts de cette fortification. Le commandant nous rejoint quelque temps plus tard, tenant à la main un fax que vient de lui tendre Adama Kassou avant de disparaitre de nouveau. C’est le militaire qui parle pour l’administrateur. Le commandant Garansou nous fait comprendre que les populations effectivement s’enfuient de peur des représailles. Il prétend que la situation est sous le contrôle des forces de défense camerounaises.

Il ajoute qu’en tant que commandant de la zone sud de l’opération Alpha, il a un vaste territoire qui part de Tourou à Doublé en plein épicentre des activités des terroristes dans l’Extrême-Nord. Pour lui, l’explication de la virulence des terroristes est à chercher dans le manque de collaboration des populations. Après des conseils de prudence, il nous autorise à faire librement ce reportage. « Vous n’aurez pas d’escorte, faites librement votre travail », dit-il, non sans avoir pris les coordonnées de chacun et son numéro de téléphone. Ce mardi matin-là à Kolofata, nous avons pu dénombrer, dans la partie de la ville que nous avons explorée moins de 300 personnes. En général, les habitants de la ville sont réticents à s’ouvrir aux étrangers. Les rares témoignages que nous avons recueillis sont ceux de fonctionnaires ou de militaires.

Ils déclarent que depuis la fatidique attaque du 27 juillet, des agressions ont lieu autour de Kolofata. « Il ne se passe pas un jour où il n’est pas enregistré une mort violente dans un rayon de 10 km autour de Kolofata », nous dit un militaire chargé des enquêtes. Les villages Sandawadjiri, Bornouri, Mondamba, Wallouiou, Bourvari ont reçu la visite sanglante de Boko Haram. Sept morts par balles ou par égorgement ont été signalées aux autorités. Les meurtres qui interpellent le plus les militaires sont ceux des membres du comité de vigilance de Bourvari. Cinq d’entre eux ont été décapités. Ils étaient réputés travailler en collaboration avec les forces de défense.

Boko Haram les soupçonnait de les dénoncer. Ils les ont égorgés dans une exhibition macabre et Bourvari s’est vidé de ses populations. Les militaires pensent que tous les assaillants du 27 juillet ne sont pas repartis au Nigéria. Ils étaient venus dans des pick-up, sur des motos et plus nombreux encore à pieds. «Tous ne sont pas repartis, ils écument les villages voisins, arrachent des téléphones, de l’argent des cartes nationales d’identité dont ils se servent facilement du fait du laxisme de nos éléments », se plaint un officier.   Ce sont donc des forces résiduelles de l’attaque de dimanche qui feraient des morts parmi les populations.

La désinformation pour démobiliser

Autre raison qui pousse les populations à l’aventure, c’est cette promesse que les terroristes auraient faite de revenir. « Ils sont venus à mon école parce qu’ils ont appris qu’on faisait des cours de vacances pour les classes de Cm2. Ils pensaient y trouver le cours, mais c’était dimanche. Ils ont mitraillé les murs et la porte. Ils se sont aussi rendus au lycée pour faire d’autres tirs et ils ont promis de revenir dans 40 jours pour la rentrée scolaire », raconte Seini Blama Adji, le directeur de l’école publique groupe 2 de Kolofata.

D’autres sources disent que Boko Haram a juste dit qu’ils reviendraient et tout le monde s’est enfui, tant les terroristes semblent invincibles. A Kolofata, on fantasme encore sur l’armement des terroristes. Ils seraient arrivés à 5h 56 dans des Pickup flambant neufs (Toyota Hilux), peints aux couleurs de camouflage du bataillon d’infanterie motorisé (Bim), des couleurs dites « treillis sahélien». Ceux qui sont allés chez le Vice-premier ministre avaient aussi des tenues de combat du Bir. Ils avaient monté sur leurs voitures des mitrailleuses lourdes. « Des armes si puissantes que nos militaires même n’en ont jamais vues de telles », nous dit un habitant. « Des tirs continus », racontait un adjudant-chef de notre armée en mal d’audience alors qu’il voulait épater une assemblée.

Si on parle à Kolofata d’armes lourdes, de lance-roquettes, de mitrailleuses ou d’autres armes futuristes, l’on reconnait aussi que les deux tiers des assaillants étaient des voyous vêtus de guenilles, qui étaient armés de bâtons et de coupe-coupe. Seulement, les terroristes, rompus dans l’art de la désinformation, sont parvenus à instiller dans l’esprit des populations qu’ils possèdent une puissance de feu et une organisation tactique supérieures à celle de  nos forces de défense. On raconte aussi ici que des Occidentaux, des Blancs avec des uniformes de l’armée française notamment, ont participé à l’attaque et sont morts lors de dette attaque. Il se dit que les terroristes de Boko Haram ont emporté les corps.

On parle de parachutage d’armes dans la brousse de l’Etat nigérian de Borno Est : des caisses entières avec des sangles de parachutes aux couleurs américaines. Il se dit aussi que Boko Haram est une armée de plus de six millions d’hommes. Autre a priori inoculé dans les esprits, « Boko haram ne provoque pas le Cameroun, mais réagit en représailles des actes de Camerounais », a confié un cadre des forces de défense. De plus, lors de leur attaque, il y en aurait un qui, parmi leurs chefs, ordonnait de ne pas tirer sur les habitants. « Ndjidda, Nassourou, tirez en l’air, je vous demande de tirer en l’air, ne tirez surtout pas sur les pauvres, sinon je vous tue », affirme avoir entendu une de nos sources.

Une autre a entendu le même message et affirme que les terroristes parlaient en au moins trois langues de la région. L’effet psychologique de ces mythes que notre armée parfois entretient est que les populations manquent de confiance en l’autorité traditionnelle et en l’Etat, incapables de les protéger. Le résultat de cette défiance est le déguerpissement de l’arrondissement de Kolofata. Mais, des traces de cette fumisterie érodent aussi le mental de nos troupes. Beaucoup de militaires accourent auprès de médecins militaires qu’ils soudoient à force de dizaines de milliers de Fcfa, afin que ceux-ci les dispensent d’aller au front en leur signant des certificats d’inaptitude.

Plus grave, des jeunes de l’arrondissement se sont enrôlés volontairement dans la secte, qui est devenue le plus grand employeur ou du moins recruteur de la zone. A Kolofata, les forces qui ne sont arrivées qu’après le départ des terroristes n’ont pas encore fait des efforts notables pour gagner la sympathie des populations et endiguer l’exode. Lors de notre séjour, des éléments du Bir nous ont donné l’occasion d’en faire le constat. Ils sont venus treuiller un de leur pick-up accidenté lors de l’attaque.

La quinzaine d’hommes a tout de suite encerclé l’épave. De rares enfants fascinés par la manoeuvre de treuillage ont voulu se rapprocher pour jouir du spectacle. Mais les soldats du Bir les ont tenus à distance sous la menace de leurs fusils. Des adultes curieux se sont tenus à plus de 500 mètres du spectacle. Le directeur de l’école mitraillée ne se souvient pas avoir reçu la visite de soldats après que son école a aussi été attaquée. «Ils sont allés voir chez le vice-Pm et chez personne d’autre», indique Seini Blama Adji, avec amertume. « Nous allons étape après étape. Nous voulons d’abord stabiliser la situation avant de normaliser nos relations avec les populations », explique pour sa part un responsable de l’opération Alpha.

Source : © Le Jour

Par Aziz Salatou

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