Cameroun – Interview Marylin Douala Manga Bell : «On va devenir des équilibristes pour atteindre nos objectifs »

La directrice du centre contemporain d’art, Doual’art, et co-promotrice du Salon urbain de Douala (SUD).

Interview Marylin Douala Manga Bell
Interview Marylin Douala Manga Bell

A quelques jours du SUD 2013, à quel niveau des préparatifs êtes-vous ?

En termes de préparatifs, il y a trois aspects : artistique ou de création puisque l’enjeu du SUD 2013 est la rencontre entre l’art, l’architecture et l’urbanisme ; le travail de réflexion, et la partie administrative et financière. Sur la partie administrative et financière, nous n’avons pas bouclé le budget. On va devenir des équilibristes pour pouvoir aller jusqu’au bout de ce que nous avons opté de faire. On va entamer pas mal de choses mais on est certain maintenant qu’après les inaugurations des différents travaux qui auront lieu en 2013, certains chantiers vont se poursuivre en 2014 pour pouvoir arriver à leur terme. Nous avons également d’énormes retards en termes de préparatifs administratifs parce que, malheureusement, nous étions à une année électorale, le président de la République est arrivé aussi à Douala, et toutes les forces vives de la ville étaient dédiées à ces deux évènements majeurs. Il y a un certain nombre d’autorisations et de travaux à réaliser par la Communauté urbaine de Douala qui ont été décalés. Donc, on est un tout petit peu en difficulté. Sur le plan financière, le SUD est totalement porté par des fondations étrangères, principalement Européennes. Il y a eu des coupes drastiques dans les budgets mis à la disposition de la culture. Nous avions aussi des partenaires qui avaient le désir de nous accompagner mais qui n’ont pas pu aller jusqu’au bout. On comptait sur eux et c’est un peu dommage et compliqué.

Est-ce à dire que tous les artistes et architectes annoncés, venant de l’étranger, ne seront plus présents vu cette difficulté financière ?

On a demandé à certain de financer leur voyage et leur séjour. Nous les rembourserons l’année prochaine vue nos difficultés actuelles. On attend leur réponse. A priori, tous ceux qui ont été annoncés seront là, mais selon certaines conditions à négocier avec eux.

On se rend compte, depuis quelques temps, que Doual’art « labélise » ces différentes œuvres dans la ville de Douala. Est-ce pour les revendiquer ou pour évaluer le chemin parcouru et ce qui vous reste à faire ?

On a toujours été en déficit de communication. Nous n’avons jamais planté de drapeau sur une œuvre faite dans la ville et il nous a semblé important cette année d’être visuellement plus présent afin que les gens sachent qui est derrière tel ou tel autre chantier ou derrière telle œuvre d’art, afin de lever une certaine confusion. On ne revendique rien. C’était une manière pour nous d’attirer le regard des annonceurs ou du mécénat local et que ces regards posés sur les œuvres d’art donnent, d’une part, des informations aux populations : qui a crée l’œuvre, quel est le titre de l’œuvre, en quelle année elle a été posée… et d’autre part, que visuellement, les habitants de la ville aient le logo du SUD 2013, et enfin que les entreprises et les observateurs des phénomènes urbains se rendre compte du travail fait pour cette ville par une petite structure comme la nôtre. Je conclue que nous sommes très peu payés en retour parce que nous nous battons contre des moulins à vent. Nous connaissons une certaine lassitude de n’être pas mieux compris. L’objectif des drapeaux est simplement de communiquer.

Tout à l’heure, vous parliez du off de cette triennale. On se rend compte que le SUD 2013 se tient conjointement avec le Marché des arts plastiques (MAP) de Stéphane Eloundou. Une simple coïncidence ou un choix de faire ensemble du comité d’organisation ?

Je voudrai, avant de répondre à cette question, revenir sur celle des préparatifs. Nous avons la chance d’être soutenus physiquement par un certain nombre de personnes venues, pour la plupart de France et des Pays-Bas, à leur frais pour porter le SUD 2013. J’aime beaucoup ces élans de solidarité.

Parlant du off, on était pratiquement entrain de supplier les artistes de faire des propositions dans les années antérieures. Ça se densifie beaucoup maintenant. Le MAP qui avait pour période février et mars, a décidé de décaler son festival à cette période pour qu’il y ait une concordance avec le SUD qui est extrêmement connu sur la scène internationale ; bien que considéré comme un évènement mineur au Cameroun. Ce que nous faisons est unique dans le monde. Car, il n’y a aucune structure dans le monde qui utilise la ville comme un espace où l’on apporte une décoration comme si on était dans une maison. Il y a pas mal de festivaliers qui sont des institutions, des galeristes et bien d’autres, qui ont déjà fait leur réservation. Ils ont un bon prétexte qui est celui du SUD et une belle opportunité de pouvoir, grâce au MAP, avoir la diversité des formes et des projets de création que les artistes du Cameroun peuvent offrir. Et ils pourront aussi faire leur marché. Les porteurs du MAP l’ont compris et dans le programme du festival, nous avons décidé de laisser une journée ouverte pour que nos invités aillent faire un tour et rencontrer des artistes. Il y a d’autres propositions off comme la performance théâtrale d’Eric Delphin, des spectacles de la musique urbaine locale pour de l’animation, des expositions dans la rue, des projections vidéo…

A voir ces différentes activités, le SUD rentre-t-il dans le concept d’art urbain ?

Je ne le mettrais pas le SUD dans l’art urbain parce qu’on n’est pas dans les formes d’expression urbaine. Ce n’est pas du tague, du graphe, du rap… Pour moi, l’art urbain est plus attaché aux formes d’expression toujours très pensées, spontanées, et très réactive par rapport à l’actualité politique. Nous sommes plus dans une structure art, architecture et urbanisme qui a pour fonction de transformer les choses. Nous sommes dans une réaction de création qui va à la rencontre de la société. L’un des grands défis du SUD, et je ne pense pas que l’art urbain soit celui là, c’est que la création contribue à fonder une nouvelle culture, de nouvelles valeurs, de nouvelles pratiques collectives, à prendre conscience des choses qui rentrent dans son quotidien. Je crois cependant que les deux sont complémentaires puisque nous invitons quelquefois des slameurs, des rappeurs, des grapheurs, des tagueurs…

Pour les sceptiques encore, qu’apporte concrètement le SUD à la ville de Douala ?

La ville de Douala est entrain de se défigurer avec de nouvelles constructions et la destruction des bâtiments anciens. De ville horizontale (base), elle commence à devenir une ville verticale avec une interrogation majeure, pendant le SUD, sur la responsabilité des architectes vis-à-vis des bâtiments qui n’ont aucune identité spécifique que l’on peut trouver ici ou ailleurs. Pourquoi tous ceux qui ont la responsabilité des habitats ne font-ils pas de propositions qui respectent les manières de vivre (comme les logements sociaux qu’on avait à la Cité Sic ou à Akwa-nord).
Très concrètement, j’espère réussir à marquer les territoires pour qu’ils deviennent des lieux de villégiature, de déambulation, de circulation qui attireront beaucoup de monde. Avec ces quatre cites qui rencontreront les anciens déjà crées dans cette ville, on va poursuivre le tourisme urbain que nous essayons de créer. Si nous réussissons à bien ancrer les choses, on va pouvoir ouvrir les bonnes portes, pour le moment on essaie encore, il y a des opérateurs économiques qui vont comprendre que la question culturelle peut aussi être un axe économique. S’il y a de nouveaux touristes qui viennent en payant des billets d’avion, en louant des chambres d’hôtel, en consommant le transport… pour aller à la rencontre de ces territoires transformés, qui deviendront, je l’espère, des zones de respiration. En développant ce tourisme, nous participons à la diversification économique de la ville de Douala. Avec la transformation actuelle de la ville, beaucoup de personnes perdent leurs valeurs et mènent une double vie : celle interne fait de honte et celle externe qui est le masque d’ostentation du bien-être. Les opérateurs urbains doivent comprendre que l’art et la culture participent au bien être.

Terminons par là. Quel bilan faites-vous des deux précédentes éditions du SUD ?

Pour 2013 et les mois qui vont suivre cette édition, nous mettrons en place un outil d’évaluation pour pouvoir réellement apprécier ce qui a été apporté. On a été porté par le désir de transformation sociale durant les deux précédentes éditions. Nous avons laissé au moins une vingtaine d’œuvres d’art dans la ville, et plusieurs projets sociaux et d’aménagement du territoire avec une dimension esthétique qui amplifient et modifient la perception que les gens peuvent avoir. Nous sommes encore au début de tout ça. Le chemin est encore long. Mais petit à petit, nous sommes entrain de gravir les étapes.

© camerpost.com : Entretien avec :
Frank William BATCHOU