Cameroun : Le capitaine Guérandi Mbara kidnappé et exécuté par les « services spéciaux »? – 15/09/2014

Vie et mort du globe-trotter de l’ethnie Toupouri issu de l’école de guerre de Hambourg, ennemi du régime de Yaoundé.

La Une du magasine panafricain Jeune Afrique du 14 septembre 2014
La Une du magasine panafricain Jeune Afrique du 14 septembre 2014
  1. Guérandi Mbara : suite et fin de parcours ?

Au cours d’une émission de RFI (Radio France Internationale) hier, samedi 13 septembre 2014 à Paris, l’emblématique directeur de la rédaction du panafricain Jeune Afrique, François Soudan, annonce la nouvelle-surprise qui bouleverse tant de Monde en Afrique et en Europe. L’ancien officier de l’armée camerounaise Guerandi Mbara Goulongo, exilé depuis juin 1984 à Ouagadougou au Burkina Faso, aurait été « liquidé physiquement » – ou serait détenu – suite à une opération compliquée des services spéciaux camerounais. L’information fait la Une de l’hebdomadaire ce jour 14 septembre 2014.

Voici les premiers éléments de l’enquête réalisée par le journaliste Georges Dougueli sur ce proche du président du Faso Blaise Compaoré resté sans nouvelle depuis, et dont les derniers signes de vie avec ses proches remontent à 2012.

Cette année-là, il séjourne en région parisienne pour régler quelques affaires personnelles et prendre des contacts. Deux années plus tôt, il était apparu pour la première fois dans une assemblée de Camerounais organisée à Howard University à Washington D.C., en l’occurrence une convention de la Cameroon Diaspora for Change (CAMDIAC), tenue en juillet 2010. Le célèbre journaliste camerounais, Pius N. Njawe y a d’ailleurs trouvé la mort dans des conditions non encore élucidées.

C’est que, en vue d’une transaction sur le matériel de guerre, Guerandi Mbara est contacté, fin 2012, par un certain José Alberto Fernandes. C’est ancien officier supérieur de l’armée portugaise vivant à Yaoundé. Ce dernier est censé conclure avec lui une transaction sur des armes russes. En fait, Guérandi Mbara ne le sait pas. L’ancien officier portugais en question vit à Yaoundé. Il agit au compte de la DGRE (Direction Générale de la Recherche Extérieure), le service de contre-espionnage camerounais, qui, manifestement, a entrepris une opération homo sur instruction du chef de l’État Paul Biya contre ce rare rescapé du putsch manqué du 06 avril… 1984 contre son régime.

Tout se serait passé dans un jet privé loué par le gouvernement camerounais. L’aéronef est censé être celui des faux marchands d’armes qui, soi-disant, le conduisent à Budapest puis à Moscou au départ de Porto, la seconde plus grande ville du Portugal. C’est dans l’avion que l’équipage portugais des faux marchands d’armes maîtrise physiquement l’ex-conseiller du président Blaise Compaoré et lui administre un puissant sédatif. Ils le ramènent directement au Cameroun, vers Douala notamment. D’après Jeune Afrique, le « colis » est livré aux services spéciaux camerounais le 25 janvier 2013 entre les localités de Puma et d’Édéa.

Dès lors, nul n’a plus eu de nouvelles de Guérandi Mbara. A-t-il été tué sur-le-champ ou a-t-il été jeté dans un des souterrains de la DGRE à Yaoundé? Cette version est-elle surtout définitive ? Nul ne le sait. Des observateurs avertis affirment que dans le cas d’une incarcération, l’information aurait transpiré. Il aurait donc vraisemblablement été tué par les gros bras des « services » de M. Paul Biya, dans une optique extrajudiciaire. Le piège a bien pu être mis en oeuvre par des faucons du système qui, eux, envisagent déjà la suite du film.

Quid du président Blaise Compaoré, son protecteur? On n’en sait rien jusqu’à présent. Beaucoup pensent qu’il a sans doute été « livré » à son homologue camerounais Paul Biya par son « meilleur ami » burkinabé.

Revenons à présent sur la vie de celui que j’ai rencontré pour la première fois à Paris en septembre 1997 et dont j’ai réalisé la toute première interview dans les médias.

  1. Presque trois décennies d’exil dans la discrétion ouagalaise

Installé à Ouagadougou depuis son départ du Cameroun le 5 juin 1984, Guérandi Mbara y est fort peu connu du public et de la presse. C’est là l’un de ses secrets : prudence légendaire. Il s’arme au quotidien d’humilité, de simplicité et de discrétion. L’environnement modeste de l’Afrique de l’ouest l’a façonné Cela lui a permis d’échapper, en trois décennies d’exil, à moult assassinats du type Félix-Roland Moumié à Genève… Il a ainsi pu esquiver des campagnes de dénigrement orchestrées par des politiciens parachutés à Ouaga, ou jaloux du mythe qu’il a toujours représenté aussi bien au sein de l’armée camerounaise que dans le premier cercle du pouvoir militariste burkinabé.

En 28 ans d’exil, le coauteur de l’unique tentative de coup d’Etat militaire (du 6 avril 1984) contre le régime Biya, ancien artilleur de l’armée installé au cœur de Ouagadougou, a, ainsi, survécu à moult conjonctures en gardant la même détermination patriotique.

Tout commence en Avril 1984. Au niveau du petit peuple et des opposants à l’ancien régime, c’est l’euphorie du changement intervenu le 6 novembre 1982 entre les présidents Ahmadou Ahidjo, démissionnaire quelques jours plus tôt, et Paul Biya, le « successeur constitutionnel ».

Dans les cercles des armées où les Peulhs restent, malgré tout, numériquement majoritaires dans les unités d’élite, l’inévitable spoil-system tribaliste a démarré dans d’évidents desseins opportunistes d’officiers supérieurs originaires de l’ancienne province du Centre-Sud. À la garde républicaine, unité d’apparat constituée pour l’essentiel d’éléments Peulhs ou Kirdis, « la provocation tribale bat son plein et atteint son comble » (sic). On sort tout droit d’une conspiration avortée que Paul Biya lui-même dévoile en juin 1983, laquelle entraîne l’arrestation de deux proches du président Ahidjo, le capitaine Salatou Adamou et le commandant Ibrahim Oumarou.

Après deux décennies de pouvoir absolu du régime profrançais d’Ahmadou Ahidjo, les apparatchiks Peulhs avaient, il est vrai, tout prévu sauf l’allégeance éventuelle aux Sudistes bantous. Mais les choses se corsent rapidement. Le système vacille sans le laisser paraître. Des observateurs avertis perçoivent, comme une évidence, des signes d’essoufflement précoce dans ce qu’on croyait pouvoir être une plate continuité. La fragilité du nouveau régime se révèle.

Le nouveau « chef », Paul Biya, est un peu trop scotché aux recommandations de l’ex chef de l’Etat installé à Garoua, sa ville natale. Définitivement admiratif, M. Biya dit même vouloir ressembler à son « illustre prédécesseur », lui qui « n’a pas failli ».

Le bicéphalisme à la tête de l’Etat sous le couvert d’un litige à la présidence du parti-Etat, l’Union nationale camerounaise (Unc), toujours aux mains de l’ancien président, s’installe et atteint vite son paroxysme. L’ancienne première dame Germaine Habiba Ahidjo en exil à Dakar confirme lors d’une interview que Paul Biya, pressé par des proches, demande que Ahidjo lâche plus vite les leviers du pouvoir. Et déjà, des faucons du parti unique comme Moussa Yaya Sarkifada, proche de Ahidjo, ne se font plus d’illusion sur l’issue en faveur de celui qui détient dès lors la réalité dudit pouvoir.

  1. Le « Mouvement j’ose » et les Jeunes officiers patriotes…

Ailleurs, il se passe des choses. À la hâte et sur la seule base de leur irritation contre la manière dont ils sont traités par leurs « anciens laquais », quelques seconds couteaux Peulh conduits par un groupe qui s’est baptisé « Jeunes officiers patriotes » s’organise à Yaoundé. Quelques relais plus ou moins sûrs dans les bataillons militaires déconcentrés sont associés. Objectif : renverser la donne au plus vite, « tant que la magistrature suprême est à prendre ».

De fait, la philosophie du putsch n’est pas celle qu’on croit. Les jeunes cadres de l’armée entendent prendre le pouvoir pour « trancher le nœud gordien » d’un régime qui, selon eux, commence à l’indépendance, et n’en finit plus de se reproduire en avatars.

À l’origine, le mouvement n’est donc pas dirigé contre le seul régime Biya d’après ses auteurs. Il vise le système qui l’a installé. Mais le verrou ne sautera peut-être jamais. Paul Biya, tout neuf, tout beau à 51 ans et soutenu par Paris, jouit d’une réelle popularité. Ce n’est pas tout. Beaucoup qui se lancent dans l’opération militaire en cette nuit du mois d’avril 1984 contre le tout nouveau régime n’ont aucun fait d’arme. S’ensuit une débandade sans précédent.

Dans le dédale des régiments à Yaoundé, des officiers généraux restés soi-disant loyaux au régime Biya, voguent entre trouille et baroud d’honneur. Ils se dispersent dans les banlieues comme des lapins. On essaie de démêler l’écheveau plus tard.

Une fois la situation rentrée sous contrôle par miracle, on veut repérer les meneurs de la mutinerie déclenchée depuis les casernes.

À cours d’informations, mais avides de sang, de manipulation, de sensations et de strapontins, les officiers pro-Biya enfoncent une porte ouverte: celle consistant à qualifier la tentative de putsch d’inspiration essentiellement peuhle.

C’est que, une certaine élite Foulbé avait trouvé en l’idée très vague du putsch l’occasion rêvée de reconquérir un pouvoir perdu dans une alchimie imaginée (fulmine-t-on !) à l’Elysée. Elle a sympathisé avec l’initiative avant la déculottée.

D’après les auteurs du putsch, le grand Ahidjo lui-même ne comprend pas grand-chose à ce mouvement intrinsèquement isolé, hostile en réalité à son propre système. Il ralliera au conditionnel l’offensive de « ses » partenaires au cours d’une déclaration historique à Radio Monte-Carlo en France où l’interviewer est celui qui lui a révélé ce qui se passait à Yaoundé…

Dans la pratique, l’opération se révèlera un bide. Un mouroir. C’est que, en dehors de quelques officiers formés à la vraie école de guerre, l’essentiel des forces engagées dans l’offensive aléatoire n’a pas la simple maîtrise du matériel de guerre. Cela n’est pourtant pas la cause principale de la débâcle, tant l’armée, après tant d’années de « paix », avait perdu les réflexes des chaudes périodes « rebelles » de l’indépendance où elle fut appuyée par l’armée française.

Concrètement, les renforts « nordistes » escomptés d’unités d’élite comme Koutaba dans le Noun vont, selon les témoignages concordants, bouleverser les plans. Ils changeront de camp pour appuyer des loyalistes en déroute trop tôt.

Moult officiers nordistes ont maudit ces frères d’armes traîtres avant de mourir. Des officiers généraux avaient pourtant détalé de la ville dès les premiers coups de feu. D’aucuns furent souvent victimes d’attaques revanchardes à domicile.

Quelques jours avant le mouvement, l’information sur le « coup » avait circulé dans les cercles du pouvoir par mille et un réseaux, au point de parvenir à l’oreille du directeur de la sécurité présidentielle d’alors, le colonel René Claude Meka. L’information a été négligée.

  1. Un millier d’exécutions extrajudiciaires à Mbalmayo

Le soulèvement entraîna un millier de procès/exécutions sommaires, parfois qualifiées de disparitions dans le Nyong-et-So’o. Beaucoup de ceux qui apparaîtront ensuite comme les héros de la situation avaient discrètement fui les états-majors, rejoignant les banlieues de Yaoundé, officiellement « pour aller préparer la riposte »…

Des centaines de lampistes ont, ainsi, payé l’addition. Des figures de poids de la capitale comme la patriarche Etoudi, Simon Noah Bikié, grand-père de Yannick, ainsi que d’innombrables éléments de l’armée souvent victimes du faciès ou d’appartenance ethnique, comme le colonel Salé Ibrahim, commandant de la garde républicaine, ont été exécutés. Ce malchanceux avait d’abord été capturé et gardé à vue avant la tentative par les putschistes qui savaient qu’il était inutile de l’informer du « coup » ou de l’impliquer parce qu’il s’y opposerait… À la fin, ce Peulh loyaliste a été exécuté par les loyalistes cette fois sur la base de sa tribu…

Parmi les Jeunes officiers patriotes instigateurs du « coup » figure un jeune instructeur fougueux de l’Ecole militaire inter-armes (Emia) de Yaoundé. Il est peu connu du grand public, mais déjà aussi estimé dans les milieux de l’armée avec cet air mystérieux qui ne le quitte jamais. Ses positions contre l’inertie et la corruption des officiers, sa compétence et sa pugnacité sont connues…

Son nom : Guérandi Mbara Goulongo, 30 ans, capitaine de l’armée de terre, diplômé de la promotion « 20 Mai » de juillet 1975 de l’Emia, et diplômé de l’Ecole de guerre de Hambourg en République fédérale d’Allemagne, lui-même fils d’un autre capitaine de l’armée, Guérandi Damsou, admis à faire valoir ses droits à la retraite dès 1970.

En 1980, Guerandi Mbara est major d’une formation de commandants d’unités d’infanteries à l’Emia, ce qui vaudra à l’officier Toupouri de l’Extrême-Nord né à Douala (un certain 30 août 1954) d’être retenu comme instructeur d’élèves officiers.

Lorsqu’il passe au grade de capitaine, il n’a que 28 ans…

Flambeur en certains temps, spécialiste de l’artillerie sol-sol selon la philosophie de l’Ecole de guerre allemande, à la fois sympathique, mesuré, effacé, taciturne, mais surtout imprévisible et secret, Guérandi Mbara a connu, sur les bancs de l’Emia à Yaoundé, un certain Blaise Compaoré, un Henri Zongo, et, surtout, Thomas-Isidore Noël Sankara, principaux acteurs de la révolution burkinabé…

Il est considéré par beaucoup dans la hiérarchie militaire comme un élément à surveiller de près. Car en plus de ses qualités de militaire accompli, l’officier use et abuse du langage marxiste-léniniste alors tabou ; il développe déjà un programme politique cohérent dans le style que l’on découvrira plus tard chez les Jeunes officiers voltaïques.

  1. La première équipe autour du capitaine Thomas Sankara, le président du Faso

Impliqué dans la tentative de putsch contre le régime Biya – dont il affirme tantôt n’en rien savoir, tantôt que le groupe avait l’intention d’éviter aux Camerounais toute la misère que vit aujourd’hui le pays sous Paul Biya, tantôt que « la stratégie n’a pas été exécutée selon les recommandations » -, le capitaine Guérandi Mbara n’aura plus qu’à se retirer discrètement de la scène.

« Devrait-on rappeler que je suis encore en vie grâce aux populations de Yaoundé qui ont bravé la soldatesque répressive lancée à mes trousses après le soulèvement patriotique du 06 avril 1984 ? » rappellera-t-il dans son tout dernier texte en octobre 2012. L’on est rendu à juin 1984.

Il se retrouve dans l’entourage du président Thomas Sankara et, ensuite, Blaise Compaoré à Ouagadougou. Le climat est bon enfant. Il rêve, avec l’intelligentsia de la révolution du Faso, d’une Afrique meilleure, panafricaniste, qui s’entraide entre pays riches et démunis. C’est un groupe d’intellectuels et d’universitaires dévoués et enthousiastes, dont de nombreux ont dû interrompre leur séjour en Europe et ailleurs, qui s’emploie à imaginer les scénarios du futur, avec effets immédiats à la présidence du Faso. On y évoque une Afrique noire dotée d’un programme politique commun, affranchie de la vieille garde coloniale et néocoloniale. Ils ne sont pas que des théoriciens du changement. Convaincu qu’aucune alternance dans la foule des régimes familialistes au pouvoir ne peut se faire par les bons offices et par les urnes, le groupe entend vite s’internationaliser.

Guerandi Mbara est dans son élément. Il affectionne particulièrement ce mélange intellectualisme-stratégies militaires. L’officier qui vit dans une extrême pondération et simplicité est l’un des principaux missi dominici de la révolution du Faso. Il faut réussir l’exploit de naviguer entre la puissante coalition mitterrandienne en pré carré, contenter l’Ivoirien Félix Houphouët-Boigny et entretenir l’infidélité panafricaniste anti-française avec Mouammar el-Kadhafi, le rêveur…

Paris n’apprécie pas. Le rêve tourne court avec l’assassinat Thomas Sankara en octobre 1987. Mais Guérandi choisit son camp : Blaise Compaoré, l’ami de toujours…

Il est très souvent en contact avec les plus hauts leaders africains dont ceux de la… Libye du colonel Kadhafi. Il est, pense-t-on à Yaoundé, stratège militaire ou inspirateur de nombreuses opérations de conquête de pouvoir en Afrique. Il est soupçonné de conseiller des rébellions armées et de mener des transactions en matériel de guerre.  Il a toujours rejeté en bloc ces allégations. Pour sûr, le globe-trotter polyglotte parcours le Monde en permanence et s’arrête très souvent à Paris, Il officie parfois comme émissaire burkinabé…

  1. Idriss Déby Itno, Denis Sassou Nguesso, Sani Abacha, Guillaume Soro…

Selon la presse panafricaine, il est proche d’Idriss Déby Itno du Tchad, de Denis Sassou Nguesso du Congo, de Laurent Gbagbo de Côte d’Ivoire, de Laurent Désiré Kabila, feu Sani Abacha… On l’a dit proche du leader des Forces Nouvelles de Côte d’Ivoire, Guillaume Soro, avec lequel on l’avait souvent aperçu en tête à tête à Ouagadougou, lorsque les futurs FRCI n’étaient qu’un rébellion ethnique soutenue par la France et le président Blaise Compaoré… À la vérité, les alliances se muent dans l’espace et le temps au même rythme qu’un fleuve sur son lit…

Lorsque le parlement camerounais vote en 1991, à la faveur de l’ouverture démocratique, une loi amnistiant les auteurs de la tentative de putsch du 6 avril 1984, il ne s’en fait aucune illusion. Il sait bien n’être pas concerné.

La suite des événements lui donne raison, lui, le seul survivant de la génération du putsch du 06 avril 1984.

En effet, la majorité ne jouira pas, jusqu’à la mort, des bénéfices de ladite loi. Un décret présidentiel les mettra discrètement à la retraite anticipée à la fin des années 90 pour… « atteinte à la sécurité de l’Etat ».

Des officiers assigneront, en vain, cette décision arbitraire en justice après de nombreuses années sans le moindre salaire. Seuls certains dont la carrière a été détruite « par erreur » – et qui, par miracle, n’ont pas perdu la vie pendant les exécutions extrajudiciaires – se reverront dans les grâces d’un pouvoir décidément rancunier. En tout cas, beaucoup succomberont pour une raison ou une autre avant l’utopique embellie.

C’est le cas d’un certain capitaine Konaté Alhadji, Peulh de Banyo, féru de sports et d’arts martiaux – dont je fus proche. Guérandi Mbara fut son adjoint au bataillon d’artillerie sol-sol de Nkongsamba/Dschang. Il décède en 2003, des suites d’un « accident banal » sur l’axe de l’Ouest alors qu’il revient d’un voyage « secret » à Ouagadougou au Burkina Faso. Selon des proches, cet ex-détracteur de Guérandi avait repris langue avec ce dernier… Erreur. Voici la vérité.

Le capitaine Konaté ne s’était jamais remis de l’injustice dont il disait avoir été l’objet avec le putsch d’avril 1984. Il répétait n’avoir même pas été mis au courant du projet ourdi par son rival Guérandi Mbara et d’autres frères d’armes. Inconsolable jusqu’à sa mort, il avait donc promis aux siens urbi et orbi qu’il mourait dans une vraie tentative de coup d’Etat contre le régime Biya pour avoir injustement souffert d’une fausse accusation. Le ministre de la défense d’alors, Amadou Ali, le savait. Ils étaient proches. Car Konaté l’admirait paradoxalement. Il ne s’éloigna jamais des milieux de l’armée et dût finalement le payer de sa vie, ainsi qu’il l’avait toujours souhaité.

  1. L’amnistie à double vitesse du président Paul Biya…

Après moult promesses politiciennes, le dossier oublié des militaires coupables d’ « atteinte à la sécurité de l’Etat » en juin 1983 et avril 1984 – qui furent bannis de l’armée nonobstant la loi d’amnistie de 1991 -, fut revisité à la présidence de la République. Prétexte ? Le débat en cours en 2008 sur la modification de la constitution devant permettre au président Paul Biya de briguer à vie sa propre succession.

Un décret discret signé par le chef de l’Etat le 1er février 2008 rétablit et revalorise les pensions retraites des amnistiés. La hiérarchie de l’armée s’était toujours opposée à cette concession aux « putschistes » nordistes déjà spoliés dans le calcul de leurs droits pour toute la durée de leur séjour en taule, pour les rares survivants.

La nouvelle option, quémandée sans suite pendant une quinzaine d’années par les ayants droit mais ignorée par la hiérarchie de l’Etat et de l’armée, a été initiée, politiquement, en direction de l’élite du Nord en général. Elle devait bénéficier d’abord aux anciens officiers nordistes proches du président Ahmadou Ahidjo, en l’occurrence le commandant Ibrahim Oumarou, les capitaines Salatou Adamou, Adamou Mohaman, Moktarou Mohamadou, Abdoulaye Tamboutou, et autres, l’enseigne de vaisseau Moussa Mamadou…

Entre temps, une vague d’autres officiers nordistes avait discrètement été jetée à la retraite anticipée par décret présidentiel pour « atteinte à la sécurité de l’Etat », disions-nous… En violation flagrante de la logique des textes.

À Ouagadougou, Guérandi Mbara, à 55 ans, suit attentivement le débat, en comptant les coups. Il s’était peut-être enfin « assagi ». Il n’essayait plus de mêler le président Blaise Compaoré à ses projets politiques dans son pays. Il m’expliqua simplement que « Les intérêts bilatéraux d’un Etat comme le Burkina Faso ne peuvent pas être déterminés par le simple individu que je suis ».

Ce n’est pas faux. Après les frayeurs exprimées dans le carde d’un voyage à Ouagadougou en novembre 2004 du directeur de la sécurité présidentielle, le général Ivo Desancio Yenwo, le couple présidentiel camerounais a pu prendre part aux travaux du Xème sommet des chefs d’Etat et des gouvernements de la Francophonie à Ouagadougou en novembre 2004. Un signe des temps, que je vécu à Ouaga-2000. Il avait peut-être lâché du lest.

À l’idée d’aller à Ouaga pour la première fois, le président Paul Biya était mort de peur, d’après les témoignages. Le président français Jacques Chirac dut peut-être s’impliquer personnellement, pour rassurer son homologue camerounais sur la sécurité (française) au sommet de la Francophonie dans la capitale burkinabé…

Mieux, une rencontre entre Guérandi Mbara et Amadou Ali fut organisée secrètement à Ouagadougou, qui fit subodorer qu’il entrerait peut-être dans un gouvernement de Paul Biya. C’était mal le connaître.

  1. Le cabinet stratégique Andal Afriq, Élisabeth et l’université…

Depuis lors, presque toute l’Afrique des premières dames appréciait la cordialité des relations entre Chantal Biya et son homonyme burkinabé Chantal Compaoré, proche, elle-même de Madame… Elisabeth Guérandi… Signe de rapprochement définitif entre Etoudi et la Zone de sécurité n°1 de Ouaga ?

Beaucoup d’eau a coulé sous les ponts. Et Guérandi Mbara a changé. Il est finalement apparu à Washington D.C. au milieu des Camerounais, en juillet 2010, alors qu’il s’en faisait jusque-là un principe : éviter de telles occasions dangereuses pour la sécurité. Il y a eu entre-temps l’offensive militaire et diplomatique françaises contre le régime du président ivoirien Laurent Gbagbo. Ce fut une option les proches de Blaise Compaoré, dont Guérandi Mbara, excédés après tant d’années à guerroyer chez le voisin, désapprouvèrent ouvertement pour les conséquences potentielles sur les innombrables Burkinabé en Côte d’Ivoire. Ils avouèrent avoir été soumis au diktat du président français Nicolas Sarkozy qui n’en avait cure.

Se faisant violence à une nouvelle occasion, l’exilé Toupouri me contacta personnellement au cours de l’un de ses voyages en Europe parce qu’il tenait me féliciter avec emphase d’avoir condamné, dans un article, l’offensive française avec les autres alliés de l’OTAN contre leur ami libyen commun Mouammar el-Kadhafi…

Deux moments cruciaux. Était-il dès lors en rupture de bans avec Blaise Compaoré dont il demeurait, pourtant, l’un des plus précieux dépositaires des secrets d’État ? Presque. Nombre de proches l’affirment.

L’apparition de Guérandi Mbara à Washington traduisait déjà en soi un changement d’époques. Il était resté très informé sur le système Biya mais sans doute fatigué de l’étiquette de militaire putschiste à lui accolée ; il agissait néanmoins sous le générique du Rassemblement des Forces Patriotiques (RFP) qui ne prônait pas moins qu’une prise de pouvoir sans effusion de sang comme Kadhafi, les dés du suffrage universel étant pipés sous le régime Biya.

Il était soupçonné par les « services » français d’activités armées diverses sur le Continent, de recrutements ou d’approvisionnements en matériel de guerre. En réalité, Guerandi Mbara faisait plus de l’expertise stratégique au sein de Andal Afriq, le cabinet d’études dont il fut le directeur général, qui changeait de coordonnées téléphoniques à chaque saison. L’ancien formateur des officiers burkinabé enseignait déjà la science politique, les relations internationales et l’économie à l’université après avoir diversifié ses études en France. Il a obtenu un 3ème cycle en études diplomatiques supérieures à l’Ecole des hautes études internationales (Ehei) de Paris, puis un diplôme d’études approfondies en relations économiques internationales et développement à Paris V…

En 2002, il avait soutenu un doctorat nouveau régime en science politique à l’université René Descartes de Paris V, avant de se consacrer à la rédaction d’un livre sur le comment redresser le… Cameroun.

En octobre 2012, il s’insurge contre l’instrumentalisation du tribalisme au pays: « Le pays est aujourd’hui à la croisée de son destin. Les populations de toutes les origines vivent dans le mépris royal de Paul Barthélémy Biya et ses hommes de main, eux aussi issus de toutes les contrées. Le combat ne s’achèvera que le jour où sera installé à Yaoundé, un pouvoir qui se soucie du mieux-être et  du vivre-ensemble des populations ; un objectif que s’étaient fixé nos Héros et Martyrs, pionniers de notre Lutte patriotique. Cette Lutte de Libération continuera, avec le peuple Béti aux côtés de toutes les autres composantes de la Nation. Je n’ose pas croire en la démission du vaillant peuple Béti ».

Ainsi se résumait la vie d’un homme énigmatique qui ne rêvait que d’avenir du Cameroun…

On le savait à Yaoundé… Bien malin serait donc qui dirait la vérité vraie sur sa mort…

Par Jean-Marc soboth – Correspondance

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