Cameroun – Gervais Mbarga : « La connaissance semble encore assez méprisée » – 08/07/2015

Gervais Mbarga | Archives
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Auteur d’un second ouvrage sur le journalisme scientifique, Gervais Mbarga revient sur les difficultés de cette spécialisation au Cameroun.

Vous venez de publier votre second ouvrage, «Le partage de l’ignorance : enquête sur les journalistes scientifiques.» Quelle ignorance partage donc le journalisme scientifique ?

Le journalisme scientifique était souvent présenté comme un moyen de partager le savoir. Or des penseurs estiment que ce n’est pas vrai. Que, dans le fond, le journalisme scientifique magnifie les scientifiques et agrandit même le fossé entre la science et nous. Je fais la démonstration qu’à défaut de partager le savoir, il nous sensibilise, au moins, sur ce que nous ignorons et donc, qu’il partage l’ignorance dans ce sens qu’il attire l’attention sur ce que, tous, nous ignorons. Si vous savez que le sida ne se soigne pas, vous pouvez au moins partager le fait qu’on ignore comment soigner cette maladie.

Le journalisme scientifique ne fait pas de nous des scientifiques. Cependant, avec lui, nous ne sommes plus une tabula rasa de la science. En réalité, il crée un double mouvement : d’une part, du monde des savants vers le public et, d’autre part, du monde commun et ordinaire du public vers la science. Cette dynamique donne naissance à une nouvelle manière d’être qui se situe entre les deux mondes, et qu’on appelle la culture scientifique ou «troisième champ

Lorsque vous publiez votre livre sur le drapeau du Cameroun il y a un an, beaucoup ne comprennent pas le choix d’un tel thème pour le journaliste scientifique que vous êtes. Ce second ouvrage est-il une manière pour vous de vous racheter ?

Le drapeau, instrument de communication des nations par excellence, m’intrigue. Comme la science. Pour être tout à fait complet, ce livre sur le journalisme scientifique est une commande d’un éditeur qui me l’a expressément demandé. Cela dit, mes projets d’écriture ne se sont pas momifiés dans du béton armé, précontraint ou infrangible. Et si le public aime qu’on l’avise des livres à venir, je lui annonce donc que le docteur Emmanuel Mbede de l’Université de Yaoundé II et moi finalisons actuellement un ouvrage sur les techniques performantes modernes et les secrets de la programmation d’une station de radio ou de télévision. Cet ouvrage sera disponible dans quelques mois.

Vous semblez davantage vous focaliser sur les journalistes scientifiques francophones qu’anglophones…

Dans un thème de recherche, il faut avoir, comme on dit en mathématiques, un domaine de définition. On ne peut tout rechercher, à moins d’avoir les moyens de «sa méthodologie.» Mes moyens ne me permettaient pas de tout couvrir. Dans la prochaine étape, si je réussis à réunir les financements, cette recherche sera élargie non seulement aux journalistes d’expression anglaise, mais même ceux d’expression portugaise, espagnole, arabe, chinoise, russe, etc.

Pourquoi, selon-vous, les journalistes africains rencontrent-ils plus de difficultés dans la pratique du journalisme scientifique ?

Cette situation dérive d’une posture plus globale, plus sociétale. La connaissance semble encore assez méprisée dans nos milieux, y compris par les journalistes eux-mêmes. Regardez le nombre de chercheurs, professeurs d’universités, penseurs qui interviennent à la télévision américaine par exemple. Dans nos médias, regardez combien de fois on fait appel à eux. Voyez comment on les méprise, les ridiculise,  les rejette. Comme pour marginaliser ceux qui ont un peu de connaissance. J’ai vu dans un journal d’ici un journaliste qualifier un professeur d’université de «docteur en doctorat». Lorsqu’on sait ce que vaut un doctorat, et le respect qu’on accorde à ses détenteurs ailleurs, on peut s’interroger sur la santé mentale que véhiculent nos points de vue. En bout de course, quand la presse est si anti-intellectualiste, que voulez-vous avoir, sinon le mépris de la connaissance ? On ne peut pas vilipender le cueilleur de vin de palme et déclarer qu’on adore le vin de palme !

Que proposez-vous comme solution ?

Je propose que nous apprenions à respecter la connaissance. Et pas seulement la connaissance occidentale. Exemple : tous les vieillards de chez nous sont désignés (parfois avec raison, il faut aussi le dire) comme des sorciers du village qui veulent nous manger la nuit. Comment peut-on, dans ces conditions, respecter leurs connaissances ? Ce sont les médias qui doivent montrer l’exemple de ce respect. Un bon journaliste ne s’intéresse pas nécessairement à ce qui intéresse tout le monde, mais intéresse tout le monde à ce qui l’intéresse tant que son intérêt est un intérêt public.

A quand la dédicace de vos livres au Cameroun quand on sait qu’ils ne sont pas facilement accessibles, surtout le premier ?

La dédicace viendra en son temps. Je sais que c’est une pratique importante chez nous, mais elle mobilise aussi logistique, disponibilité, organisation, et même notoriété qui ne sont pas simples, ni semblables, ni possibles, ni faciles pour nous tous et à tout moment.

Source : © Mutations

Propos recueillis par Adrienne Engono Moussang