Cameroun : la France a « orchestré une guerre pour éliminer les indépendantistes »

Thomas Deltombe, co-auteur du livre «La guerre du Cameroun. L’invention de la Françafrique ». | Ph. © RFI/Anthony Lattier

Elle n’a toujours pas été reconnue officiellement, pourtant la France a bien mené une guerre au Cameroun avant et après l’indépendance du pays dans les années 50 et 60. Adepte de la doctrine de la guerre contre-révolutionnaire, l’administration coloniale a employé tous les moyens (bombardements, élimination d’opposants, torture, regroupement forcé des populations, etc.) pour éradiquer le mouvement nationaliste de l’UPC (Union des populations du Cameroun). Après leur somme qui a fait date, les auteurs de « Kamerun ! » publient un ouvrage synthétique intitulé « La guerre du Cameroun. L’invention de la Françafrique ». Thomas Deltombe, l’un des auteurs, est l’invité de RFI.

RFI : Avec ce livre, vous synthétisez, vous prolongez aussi le travail que nous avez effectué depuis plusieurs années sur la guerre du Cameroun. Vous commencez par un témoignage inédit d’un pilote d’hélicoptère français, Max Bardet. Qui est-il ? Et que vous a-t-il raconté ?

Thomas Deltombe : Max Bardet est un pilote d’hélicoptère français qui a été envoyé au Cameroun après la guerre d’Algérie, qui était d’ailleurs un très chaud partisan de l’Algérie française. Il a été envoyé au Cameroun entre 1962 et 1964. Et il a participé pendant cette période à ce qu’il appelle lui-même « des massacres contrôlés », à l’ouest du Cameroun en particulier, qui ont fait, selon lui, au moins 1 500 morts. Et il survolait donc ces zones de massacre en hélicoptère, sa mission étant en particulier de signaler les fuyards pour qu’il ne reste aucun témoin.

Vous parlez aussi des bourreaux en cravate qui ont rendu possible ces massacres. Qui sont-ils ?

Ce qui nous semble important, c’est de ne pas se limiter à une description des massacres. Il y a eu des massacres, c’est effectivement très important. Mais ce qui nous semble utile, c’est de comprendre dans quel contexte, dans quel système et dans quel processus historique se sont inscrits ces massacres. Il se trouve que ce processus historique a été décrit très bien par Pierre Mesmer qui a été, avant d’être ministre des Armées, avant d’être Premier ministre, qui a été le haut-commissaire de la France au Cameroun [1956-1958]. Et il dit dans ses mémoires, et je le cite, « Nous accorderons l’indépendance à ceux qui la réclamaient le moins, après avoir éliminé politiquement et militairement ceux qui la réclamaient avec le plus d’intransigeance ». C’est très intéressant comme déclaration écrite. Nous allons éliminer politiquement et militairement ceux qui réclament l’indépendance pour placer à la tête du pays des gens qui seront des Camerounais, qui seront prêts à travailler main dans la main avec Paris, pour finalement poursuivre « l’œuvre coloniale » malgré ou même grâce à l’indépendance.

Cette guerre, est-ce qu’elle a été masquée par une autre guerre qui se déroulait à peu près en même temps et, vous l’évoquiez, la guerre en Algérie ?

Ce qui est assez compliqué, assez étonnant avec la guerre du Cameroun, c’est que personne n’en a entendu parler. Pour la raison que vous évoquez effectivement : la guerre d’Algérie avait lieu au même moment et monopolisait d’une certaine façon l’attention de l’opinion publique française. Mais cette guerre a été délibérément camouflée. Une des instructions était : il faut faire régner le silence. Pour une raison simple, avant l’indépendance de 1960, c’est que le Cameroun n’était pas une colonie au sens strict du terme, mais un territoire international, confié à la tutelle de l’ONU et administré par la France et l’Angleterre. La France n’avait pas le droit juridiquement et légalement de réprimer le mouvement nationaliste qui, d’ailleurs, ne faisait que réclamer finalement ce que l’ONU avait promis aux territoires sous tutelle, c’est-à-dire l’autonomie, l’indépendance, la justice sociale etc. Et donc, comme la France se retrouvait coincée par le droit international, elle a décidé d’utiliser la force pour, comme disait Messmer, éliminer politiquement et militairement ceux qui réclamaient l’indépendance.

Cette guerre aujourd’hui est aujourd’hui, c’est vrai un peu oubliée. Elle n’est pas reconnue officiellement. Est-ce que aussi ce n’est pas dû au fait qu’elle n’est pas vraiment délimitée dans le temps ?

Effectivement, c’est compliqué puisque que cette guerre n’a pas eu un début fracassant comme ça a été le cas en Algérie en 1954 et elle n’a pas eu de fin fracassante non plus, comme les Accords d’Evian de 1962 avec l’Algérie. Donc c’est une guerre qui s’est instillée progressivement au Cameroun, et qui s’est arrêtée également progressivement. Donc il est difficile de la saisir d’une certaine façon d’un point de vue historique. Et ça a permis également une forme de camouflage puisque c’est une guerre dont on ne voit ni le début, ni la fin, est-ce que c’est une guerre ? Ou est-ce que simplement ce n’est pas une simple opération de maintien de l’ordre, tout ce qu’il y a de plus banal.

En 2009, l’ancien Premier ministre François Fillon avait nié l’existence de ce conflit. Six ans plus tard, le président François Hollande, lui a dit qu’il y avait bien eu une répression en Sanaga-Maritime, au pays bamiléké. Il a parlé d’épisodes extrêmement tourmentés. Est-ce que tout ça, ça va quand même dans le bon sens ?

On est passé d’une logique d’occultation totale à une logique de minimisation, d’euphémisation, voire de maquillage. Je ne sais pas si vous avez eu l’occasion d’aller sur le site de l’ambassade de France au Cameroun, mais il y a une chronologie sur l’histoire du Cameroun, d’ailleurs chronologie qui commence le 1er janvier 1960, c’est-à-dire au moment de la proclamation de l’Indépendance, comme s’il n’y avait pas d’histoire avant, mais passons sur ça. Il est écrit : « 1961-1963 : répression avec l’aide des forces françaises de l’insurrection orchestrée par l’UPC ». C’est intéressant comme formulation parce que, en réalité, elle est extrêmement mensongère. Ce n’est pas une répression, c’est une guerre ; avec l’aide des forces françaises : en réalité ce n’est pas l’aide des forces françaises, la France a été l’initiatrice, l’organisatrice de cette guerre à partir de 1956 avec le fameux Pierre Messmer ; et l’insurrection, quelle insurrection ? Orchestrée par l’UPC ? Non. En réalité la formulation devrait être que « La France a orchestré une guerre pour éliminer politiquement et militairement le mouvement nationaliste porté par l’Union des populations du Cameroun ». Donc vous voyez, on n’est plus dans une logique d’occultation totale, mais dans une logique de maquillage, qui finalement est mensongère.

La Grande-Bretagne a une histoire plutôt similaire avec le Kenya, la répression des Mau-Mau [1952-1956]. Silence d’Etat pendant plusieurs années sur des massacres commis ; et puis enfin en 2013, reconnaissance officielle des crimes coloniaux, indemnisation de certaines victimes. C’est un exemple à suivre peut-être pour la France ?

Je trouve que cette comparaison n’est pas à l’honneur de la France. Oui, ça peut être un exemple. En tout cas, il faut absolument que les autorités françaises sortent de leur autisme sur ces questions-là. C’est urgent car les archives -en raison du climat et du mauvais entretien- sont en train de disparaître et surtout les témoins sont également en train de disparaître.

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