Cameroun – Effort de guerre : Des barons du régime tentent de récupérer l’élan de solidarité national contre Boko Haram – 14/04/2015

Edgard Alain Mebe Ngo’o, le ministre délégué chargé de la Défense (Mindef), réceptionne des tonnes de denrées et produits alimentaires à la base aérienne des opérateurs économiques aux forces de défense camerounaises. | Photo d'archives
Edgard Alain Mebe Ngo’o, le ministre délégué chargé de la Défense (Mindef), réceptionne des tonnes de denrées et produits alimentaires à la base aérienne des opérateurs économiques aux forces de défense camerounaises. | Photo d’archives

Il y a une semaine, un communiqué du ministre de la Communication faisant le point des contributions des Camerounais à l’ effort de guerre contre Boko Haram dénombrait environ 400 tonnes de produits et denrées alimentaires et des dons en espèces, dont le total fait par nos soins, peut se chiffrer à un peu moins de 173 millions FCfa. Depuis lors, l’élan de solidarité n’a cessé de se manifester. Le week-end dernier, la région du Sud a dit mobiliser 157 millions FCfa et plusieurs tonnes de denrées alimentaires, a affirmé le député Bonaventure Assam Mvondo au cours d’une cérémonie à Sangmélima, tandis que le département du Nyong et Kellé annonçait avoir collecté 21 millions FCfa, par la voix, ravie, de Catherine Bakang Mbock, ministre des Affaires sociales.

Quelques jours avant, la région du Nord-Ouest faisait dire qu’elle a collecté un peu plus de 100 millions FCfa. Le département de la Lékie, lui, s’est mobilisé à hauteur de 36 millions FCfa, c’est-à-dire 31 millions FCfa en espèces et 5 millions de dons en nature. Le ministre Henri Eyébé Ayissi, originaire de ce département, a souligné que la barre des contributions fixée à 15 millions de FCfa a été dépassée « nous avons réalisé plus du double », s’est-il satisfait.

Filets de macabo

Le département de la Haute Sanaga, par la bouche du ministre de la Jeunesse et de l’Education civique, Pierre Ismaël Bidoung Mpkwat affirme avoir pu rassembler une vingtaine de millions de FCfa auxquels il faut ajouter plusieurs tonnes de denrées alimentaires dont des régimes de plantain, des boeufs, des filets de macabo… Le don a été présenté au Secrétaire d’Etat à la Défense chargé de la gendarmerie nationale, Jean Baptiste Bokam. Au total, en une semaine, si on se risque à calcul, hormis le bilan fait par le Mincom lundi dernier, c’est environ 330 millions FCfa qui auraient été collectés ici et là.

Mimétisme

Des interrogations sur la traçabilité de ces flux ont poussé le chef de l’Etat à prescrire un autre système de collecte là où semblait s’installer une forme de désordre. Le ministère des Finances, à en croire un communiqué du ministre de la Communication, a ainsi procédé à l’ouverture d’un compte spécial intitulé +contribution du peuple, lutte contre boko haram+ sous le numéro 450 4137 afin de retracer toutes ces contributions financières des différentes couches de la population. Même si certains observateurs pensent que ce compte ne résout pas le problème.

Au-delà, l’élan de solidarité manifesté par les Camerounais prend depuis peu un virage folklorique sous l’action d’une élite politique sans cesse à l’affût d’occasions d’affichage. Il faut s’attendre à ce que chacun des barons du régime initie en sourdine quelque chose afin que le nom de sa circonscription apparaisse dans la liste des donateurs : « C’est la même logique que les motions de soutien fabriquées pour plaire au président de la République. Depuis que le mode de contribution en espèces et en nature a commencé pour soutenir nos soldats et les populations des zones de combat, tout le monde s’est lancé dans un mimétisme qui traduit un déficit d’imagination », analyse le politologue Njoya Moussa.

Système de solidarité national ?

On rentre dans une forme de concurrence avec la volonté de faire mieux que l’autre pour afficher davantage son soutien au chef de l’Etat d’abord ensuite à l’armée : « il y a un côté surenchère qu’on commence à observer », poursuit le politologue. Njoya Moussa pousse la réflexion, se disant persuadé que le système de solidarité national manifesté autour de notre armée et des populations civiles doit être mieux pensé. Pas besoin de définir un cadre légal puisqu’il existe déjà, rappelle-t-il, à travers la loi de 1970 sur la protection civile et le texte du 12 juin 1967 portant organisation générale de la défense. La nécessité d’une meilleure organisation d’ensemble a été admise à demi-mot par le ministre délégué à la présidence de la République chargé de la Défense, interrogé au Sénat, qui a montré un embarras au vu des contraintes logistiques imposées par l’afflux de dizaines de tonnes de denrées, parfois périssables, qu’il faut convoyer au front par des moyens pas toujours suffisants.

Au finish, l’absence de discrétion qui caractérise les dons à l’armée gêne Jean Takougang, enseignant et cadre du Sdf : « Tout le boucan qu’on en fait finit par transformer l’opération en une compétition de patriotisme et de positionnement. Il détourne l’attention des soldats de la guerre qu’ils mènent pour la concentrer plutôt sur le partage des dons qui pleuvent. Pour être efficace et résolument patriotique, une telle opération aurait dû être discrète. La Bible dit de l’aumône que « la main droite ne sache ni combien ni ce que la main gauche donne ». Mais, ici, rien ne se fait sans les caméras et la publicité ! Cela n’est plus neutre ! »

Source : © Le Jour

Par Claude Tadjon