Cameroun – Dérive: Filles-mères et prostituées, le chemin du calvaire – 15/05/2014

Elles n’ont aucun espoir. Elles se livrent à la pratique du plus vieux métier du monde dans les rues de Bafoussam.

Ville de Bafoussam
Ville de Bafoussam

Awa N. a 24 ans sonnés. Elle se trouve obligée de se livrer au commerce du sexe pour nourrir son fils, aujourd’hui âgé de cinq ans. « Je me bats seule pour nourrir l’enfant. Son père est chargeur au niveau des agences qui transportent les voyageurs de Bafoussam pour les villes de Douala et Yaoundé. Il n’effectue aucune dépense pour subvenir aux besoins de son enfant. Tous ses revenus, lui servent à se procurer des cigarettes et de l’alcool », se plaint-elle. Sans emploi et n’ayant aucune qualification professionnelle, elle se croit contrainte de se livrer au commerce du sexe au niveau du carrefour de l’auberge pour « tenir ». Alors que c’est contraire aux principes de l’islam, sa religion. « Il est important de travailler pour l’intégration sociale et professionnelle de l’ensemble de la jeunesse sans distinction. Et les filles-mères ne sauraient être traitées spécifiquement. Vous savez, après les indépendances, le Cameroun avait besoin de technocrates. Dans le cadre de la quête de l’émergence en 2035, nous avons besoin de travailleurs autonomes. Chaque personne doit développer son potentiel de créativité. Pour atteindre l’Emergence en 2035, nous devons mettre en place des structures pour les rendre autonomes. Nous devons développer des mécanismes pour soutenir les filles-mères. C’est un passage normal. Nous sommes là pour participer à l’Emergence en 2035. Cela passe par la prise en compte de toutes les compétences. Il faut réveiller l’opinion publique sur les défis à prendre afin que cesse une certaine stigmatisation sur les filles-mères », soutient Elie Kamga, promoteur de Cap Zone rurale à Bandja, une organisation spécialisée dans la valorisation des filles-mères.

Le phénomène des filles-mères est devenu une réalité au Cameroun, atteignant même des proportions effarantes dans l’arrière-pays. La région de l’Ouest ne déroge pas à la règle. Que ce soit dans la Mifi, les Bamboutos, ou encore dans le Haut-Nkam, l’an en dénombre des milliers. Les statistiques de l’Unicef dans sa publication intitulée « L’adolescence : une étape capitale » en 2002, révélaient d’ailleurs qu’un enfant sur dix naît d’une mère adolescente. De l’avis des observateurs, l’extrême pauvreté et la paupérisation des couches sociales seraient les principales causes de ce phénomène. Facteurs qui justifient que ces filles ne soient pas toujours prises en charge pour étudier, se nourrir, se vêtir, donc être à la page comme la majorité de leurs sœurs qui se pavanent à longueur de journée. «Je suis tombée enceinte parce que je n’avais rien à faire. Il n’y a pas de travail, pas d’occupation, je passe mes journées à la maison sans rien faire. J’avais un petit ami, le père de mon enfant. Quand je suis tombée enceinte, il a pris la fuite», laisse entendre Huguette Tchoua. Abandonnées par les séducteurs, rejetées par leurs parents, ces adolescentes souvent âgées de moins de quinze ans ne peuvent pas assumer l’éducation de leurs enfants qui se retrouvent dans la rue parfois dès le bas âge.

Quid de leur statut social déplorable pour avoir contracté des grossesses précoces ? Elles vivent cette expérience avec des fortunes diverses. Certaines sont marquées de séquelles psychologiques pour avoir déshonoré leur famille : «dans notre environnement culturel, quand tu accouches très jeune, tu as raté ta vie et deviens un paria social. Il t’est à la limite difficile de trouver un mari», s’indigne Alphonsine Ayimelé, mère d’un enfant âgé de 4 ans.

Ce n’est pas la société qui les perçoit d’un bon œil quand l’on sait toute la peine que celles-ci éprouvent pour trouver du travail ; la plupart des chefs d’entreprises leur préférant les filles sans enfants à charge. Malgré le fait que la venue accidentelle d’un enfant bouscule toujours la vie de la jeune mère, certaines de ces filles réussissent à trouver des moyens alternatifs pour transformer à leur avantage ce qui était jusque là leur handicap. Déjà mère d’un enfant à 14 ans, B. Gwendoline qui réside à Lafé-Baleng, se confie : “Je suis consciente que j’ai déçu mes parents en attrapant une grossesse alors qu’il ne me restait que deux années pour terminer mes études secondaires. Mais, j’ai réussi à obtenir de quelques mécènes un capital, qui m’a permis d’ouvrir un salon de coiffure afin d’éviter à mon fils de se retrouver dans la rue à manger dans les poubelles, mendier de l’argent auprès des touristes et dormir dans les cartons“. Grâce N. n’a pas eu la même veine, et se contente de faire du call-box, de vendre des amuse-gueules pour joindre les deux bouts. À l’impossible, nul n’est tenu. Il faut briser les tabous. Les filles-mères ne sont pas des personnes à marginaliser. Les filles-mères constituent une couche tout à fait acceptable dans la vie en société. Elles doivent être considérées et traitées avec décence. Elles sont dotées d’énergie et de qualités à valoriser dans le cadre de l’atteinte de l’Emergence en 2035 par le Cameroun. Pour cela, elles doivent se valoriser elles-mêmes. Et croire qu’elles disposent des atouts significatifs pour être utiles à notre communauté.

Source : © Le Messager

Par Guy Modeste DZUDIE