Cameroun – Débit internet pourri. Ma mère : « Tu es pressé, hein ! »

Cybercafé à Dschang, Cameroun | SarahTz/Flickr/CC
Cybercafé à Dschang, Cameroun | SarahTz/Flickr/CC

En Afrique subsaharienne, la neutralité du net est un concept mort-né.

Au Cameroun, les « mbenguistes », ces « frères » vivant en Occident et venant périodiquement en vacances au pays, ne passent pas inaperçus. Certains d’entre eux ont beau essayer de se fondre dans la masse, on les repère toujours à un moment ou à un autre. Ce qui leur rappelle qu’ils sont déjà, d’une manière ou d’une autre, des étrangers. Vexant !

Lors de mes séjours au bled, je ne cesse de m’en plaindre :

« Mais comment font-ils pour savoir qu’on ne vit pas ici ? »

Et je m’entends répondre.

« Ça se voit, c’est tout. »

Celui qui claque la porte des cybercafés

Une chose est sûre, le « mbenguiste » se fait remarquer parce qu’il râle sans cesse contre le débit internet qui est, au Cameroun comme dans d’autres pays d’Afrique, « pourri ».

Il claque la porte des cybercafés, transpire sur son téléphone mobile en essayant de regarder des vidéos, jette en hurlant la clé USB qui connecte (en principe) son ordinateur au Web.

#TuSaisQueTuEsMbenguisteQuand tu trépignes en attendant que la page d’accueil de ton site d’info préféré charge et que tu t’entends dire par un cousin, une tante ou ta mère :

« Tu es pressé, hein ! »

Google et Facebook, nos sauveurs ?

Ce vécu devrait, en principe, me conduire à m’enthousiasmer après les récentes annonces faites par Google et Facebook. Si l’on en croit leur communication exaltée, les deux géants du Web volent au secours de l’internaute africain :

  • Google est en train de poser 1 200 km de fibre optique reliant trois des principales villes ghanéennes, après avoir bouclé une opération similaire en Ouganda. Bien sûr, la firme de Mountain View ne se limitera pas à ces deux pays. Objectif déclaré ? Aider les fournisseurs d’accès à Internet (FAI) locaux à fournir une connexion plus rapide et meilleur marché aux internautes ;
  • Facebook, de son côté, prépare à travers sa fondation Internet.org, et en collaboration avec l’entreprise française Eutelsat, la mise en orbite d’un satellite qui permettra aux « régions reculées » du continent d’être numériquement désenclavées.

Qui sait ? Grâce aux efforts conjugués de ces deux démembrements du grand méchant monstre Gafa (Google, Apple, Facebook, Amazon), peut-être que le « mbenguiste » passera, dans quelques années, des vacances détendues et sans hurlements au pays.

Sauf qu’il y a un hic : et la neutralité du Net dans tout ça ?

Qu’en dit mon bataillon de cousins ?

En investissant dans les infrastructures télécoms sur un continent où elles sont encore défaillantes, Google et Facebook modifient en leur faveur le rapport de force qu’ils entretiennent avec les FAI. Soit en leur prêtant leurs « tuyaux » (ce que semble faire Google), soit en se mettant en position de les contourner (comme s’y prépare Facebook).

Forcément, les deux firmes, qu’elles fournissent le signal directement ou non, auront bientôt les moyens de favoriser leurs applications et services, au détriment de ceux de leurs concurrents.

Faut-il sacrifier la saine concurrence au profit de la démocratisation rapide d’un Internet bon marché ? La neutralité des réseaux n’est-elle au fond qu’une préoccupation de « mbenguistes » hyper-connectés ?

Je teste mon hypothèse auprès de mon bataillon de cousins vivant au pays. Des étudiants, des cadres débutants, pour certains dans les télécoms. Nous communiquons à travers un groupe WhatsApp volubile qui fait exploser nos notifications.

Une autre façon d’aller sur le Web

Le moins que l’on puisse dire est que l’enthousiasme au sujet de l’activisme des géants américains de l’Internet est grand. « C’est une très bonne initiative », tranche Caleb. Même si les deux firmes en profitent pour favoriser leurs services, « on bénéficiera aussi d’un meilleur réseau », poursuit-il. Quant à la concurrence déloyale, « c’est vrai » que c’est un risque, selon Josué. « Mais pas seulement en Afrique. »

Cyniques ou pragmatiques, les cousins ? Ils vivent surtout dans un autre monde, et leur expérience utilisateur d’Internet n’a pas grand-chose à voir avec la nôtre.

Ce n’est pas par le biais du PC que la majorité des Africains se sont connectés pour la première fois, mais par la grâce du téléphone mobile. Ils ne souscrivent presque jamais à un abonnement mensuel pour bénéficier d’une connexion quasi illimitée mais naviguent à travers une multitude d’offres prépayées construites par des opérateurs qui ne se sont jamais souciés d’une quelconque neutralité des réseaux.

Un forfait pour Facebook, juste Facebook

Mark Zuckerberg lors d’une présentation d’Internet.org, le 9 octobre 2014 à New Delhi | © AFP/Chandan Khanna
Mark Zuckerberg lors d’une présentation d’Internet.org, le 9 octobre 2014 à New Delhi | © AFP/Chandan Khanna

Des offres qui peuvent être journalières, hebdomadaires ou mensuelles. Et qui « favorisent » très clairement certaines applications au détriment d’autres.

Ainsi du forfait Maxi Bonus de Orange Cameroun. En échange de 500 francs CFA par jour (0,75 euro), 1 000 FCFA par semaine (environ 1,5 euro) ou 3 000 FCFA par mois (4,5 euros), l’utilisateur a droit à un certain nombre de méga-octets pour naviguer librement sur les sites de son choix, mais il peut chatter sur WhatsApp de manière illimitée. Pas sur Viber. Pas sur Textsecure. Sur WhatsApp !

Pour 300 FCFA par semaine, ou 1 000 FCFA par mois, un forfait spécial vous permet de naviguer sur Facebook et sur nul autre réseau social.

En Guinée Conakry, MTN, opérateur sud-africain, propose à ses clients de regarder YouTube en illimité pendant une journée pour 1,15 euro environ.

L’objectif de toutes ces formules, qui ne font pas forcément l’objet d’accord avec les géants du Web ? « Séduire et garder la clientèle jeune qui raffole de ces services », explique un ex cadre dirigeant d’une grosse compagnie de télécoms en Afrique de l’Ouest. Tout en bridant la consommation de données mobiles dans un contexte de sous-dimensionnement des infrastructures !

Du coup, quand la firme dirigée par Mark Zuckerberg prend les devants via sa fondation Internet.org et lance en Zambie et au Malawi, en partenariat avec l’opérateur indien Airtel, son programme Free Basics qui permet de se connecter quasi gratuitement à ses applications mais aussi à celles de start-up locales partenaires, elle ne fait que s’inscrire dans une logique déjà existante.

« Impossible de contourner les opérateurs »

En réalité, les développeurs de nombreux pays africains n’ont jamais baigné dans l’égalitarisme radical qui régnait dans la Silicon Valley des débuts. Au départ promoteurs d’applications passant par le réseau GSM, ils ont expérimenté la dépendance à des écosystèmes fermés. Comme l’explique ce développeur et créateur de start-up en Côte-d’Ivoire :

« Si tu veux générer du chiffre, tu es obligé de passer par le SMS et le mobile. Impossible de contourner les opérateurs de téléphonie. Et quand tu vas les voir avec ton idée, ils peuvent te faire traîner, le temps de dupliquer ton projet en interne. Du coup, tu es obligé de recourir à la corruption pour ne pas être saboté ou plagié. »

De fait, les compagnies de téléphonie en Afrique sont à la fois fournisseurs d’accès, éditrices de services d’information et de divertissement et plateformes de micropaiement. Certains développeurs espèrent que Google et Facebook viennent rebattre les cartes dans cet environnement hégémonique, au moins en y introduisant une forme de rationalité.

Cela dit, en s’activant à contrôler tout ou partie les « tuyaux » et les contenus digitaux en Afrique, les géants américains ne transposent-ils pas sur le terrain numérique la vieille division internationale du travail au sein de laquelle le continent capte une part minime de la valeur générée ?

« Pour éviter cela, il faudrait un cadre réglementaire qui s’impose aux différents acteurs », juge un patron de start-up ivoirien. « Mais nos autorités ne sont pas vraiment préoccupées par tout cela. »

Au Cameroun, pour exprimer son impuissance et sa résignation, notamment face aux agacements bruyants des « mbenguistes », on utilise invariablement la même réponse en forme de question :

« On va faire comment ? »

Source : © rue89.nouvelobs.com

Par Théophile Kouamouo

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