Censure : Comment Franko, DJ starifié par YouTube, est devenu l’ennemi du Cameroun

« Coller la petite », un titre vedette qui sonne comme un discours-programme bien trivial | DR
« Coller la petite », un titre vedette qui sonne comme un discours-programme bien trivial | DR

Une censure incongrue, au paradis africain de la chanson grivoise : le titre « Coller la petite » a fortement déplu aux autorités de Yaoundé, pas bien habituées aux artistes surgis sur le Net.

Ce moment où mon ami David, Ivoirien, me pose la question qui tue :

« Dis-moi  : vous, les Kmers [traduction  : Camerounais, ndlr], vous êtes devenus fous  ? »

Bien entendu, je me drape dans mon chauvinisme outragé et je lui lance un «  tchiiiiip  » sonore. Riposte routinière et sans conviction. Je sais bien que quelque part, il a raison.

«  Coller la petite  »

Quelques minutes plus tôt, nous causions rap, slam et autres chansons à texte. Je ne me souviens plus comment nous en sommes arrivés à parler des dernières décisions du gouvernement de Yaoundé visant à empêcher «  la vente, la diffusion et la promotion  » du récent tube d’un DJ qui était il y a quelques mois un parfait inconnu.

L’infortuné s’appelle Franko, et son titre vedette sonne comme un discours-programme bien trivial  : «  Coller la petite  ». La ritournelle coquine violerait outrageusement les bonnes mœurs, si l’on en croit le préfet de la Mifi (département dont dépend la troisième ville du pays, Bafoussam) et le Conseil national de la communication.

Pour résumer l’affaire, le texte de la chanson vise à décoincer un personnage imaginaire qui refuse de venir se trémousser sur le dance floor, alors qu’une bombe lui propose pourtant de danser avec elle.

Humour potache

Sans reculer devant le machisme le plus gras, et en présentant il est vrai les «  petites  » qui s’éclatent devant le rabat-joie comme des morceaux de viande tous différents et tous appétissants, Franko se lance dans un «  tuto  » dont le but est d’aider son interlocuteur à trouver son bonheur.

« Récupère la petite

Angoisse la petite

Embrouille la petite

Et maintenant colle la petite

Coller, coller, coller la petite  ! »

Les ligues féministes du pays n’ont pas protesté. Et pour cause  : les codes culturels déployés par Franko font plus penser à l’humour potache et un peu débile d’un ado attardé qu’à des propos dangereux, dignes d’un pervers sexuel.

Relayé par Drogba et Mokobé

Et «  Coller la petite  », chanson «  made for YouTube  », a profité de relais enthousiastes pour faire le buzz et dépasser très vite le million de vues sur la plateforme de vidéos :

  • dans une atmosphère à la fois délirante et bon enfant, le footballeur Didier Drogba a fait transpirer les jeunes sociétaires de son club canadien Impact de Montréal sur le son venu de Yaoundé, et a posté la vidéo sur son compte Facebook. Enorme succès ;
  • le rappeur français Mokobé s’y est mis lui aussi, en s’« instagramant  » en train d’écouter (et de chanter lui-même) le refrain entraînant ;
  • des célèbres «  modeuses  » camerounaises ont enregistré une «  choré  » de quinze secondes sur fond de «  Coller la petite  » et ont fait un carton ;
  • les starlettes éphémères de «  Secret Story  », l’émission de téléréalité du groupe TF1, ontfait la promo du single camerounais devant les caméras.

C’est dans ce contexte, et alors que la chanson était sur toutes les lèvres au Cameroun, y compris sur les plus chastes – celles des enfants – qu’un arrêté préfectoral et un oukase du CSA local ont entrepris de censurer Franko dans son propre pays.

D’où la question de l’ami David. Les Kmers sont-ils devenus dingues  ?

Musique « halal »

A priori, l’Etat camerounais, en guerre contre le groupe terroriste Boko Haram depuis des mois, a autre chose à faire que de se poser en certificateur de musique « halal ». En plus, cette excitation anti-Franko est franchement incongrue. Et pour cause  : le Cameroun est connu pour être le paradis africain de la chanson grivoise, et jusque-là l’administration s’en fichait pas mal.

  • La chanteuse vedette Coco Argentée a bien chanté l’histoire d’une jeune femme délaissée par son compagnon et qui lui hurle :« J’ai envie de wanwanwan… j’ai envie de FAIRE  !  » Rien ne lui est arrivé.
  • Le chanteur Douleur a mis en scèneun dragueur qui «  subit  » une panne sexuelle face à une conquête qui ricane en le voyant dans la position d’un «  cadavre mort  ». Entraînant, l’air est devenu un véritable hymne national.
  • En langue betie (centre du Cameroun), des vedettes du bikutsi, un des principaux rythmes du pays, ont posé leurs voix sur des textes à caractère ouvertement pornographique diffusés par les médias d’Etat.

Artiste hors système

Pourquoi le régime s’en prend-il donc à Franko  ? Copain David a son explication. Pour lui, c’est parce que Franko est en quelque sorte une vedette 2.0 qu’il est considéré comme «  vulnérable  » par les autorités.

Au Cameroun comme ailleurs, les vedettes 1.0 passaient par un processus de «  validation  » transitant forcément par les producteurs ayant pignon sur rue, la télévision nationale qui bénéficiait alors d’un confortable monopole et les réseaux d’influence divers permettant d’être invité à des manifestations prestigieuses.

Franko, vedette 2.0, va en studio, réunit ses copains et produit un clip low cost qu’il poste sur YouTube. En se disant que le Dieu des noceurs reconnaîtra les siens  ! Comme d’autres stars sécrétées par le Net, il se construit en dehors d’un système qui a la manie du contrôle. Forcément, il est regardé d’un œil torve  !

« Fatwa » contre-productive

Il est assez révélateur que le régime camerounais ne se rende justement pas compte qu’il est impossible, en 2015, de censurer la vedette 2.0 et que les «  fatwas  » qu’il émet rageusement sont tout à fait contre-productives.

YouTube se fiche comme d’une guigne des cris d’orfraie des autorités de Yaoundé. Le clip de Franko y est toujours diffusé. A moins de 2 millions de vues au moment de son interdiction, la chanson est désormais proche des 6 millions de vues, alors qu’elle est censée avoir été confinée dans le maquis de la clandestinité.

Et même si les autorités parvenaient par miracle à bannir «  Coller la petite  » de YouTube, les jeunes Camerounais sont des pros du téléchargement illégal et du partage peer-to-peer passant par le Bluetooth. Par ailleurs, la télévision musicale la plus regardée dans le pays, Trace TV, est basée en France et diffuse par satellite. Et Franko n’y est pas, loin de là, persona non grata.

Le vrai pouvoir

Comme pour faire un pied de nez à ses censeurs, le DJ censuré a annoncé avec délectation qu’il avait signé avec Wagram, un label distribué par Universal, propriété de Vivendi, groupe contrôlé par Vincent Bolloré, l’industriel français qui, au Cameroun, contrôle les ports, le rail, des plantations agro-industrielles et un des principaux acteurs de télévision payante du pays, Canal+ Afrique.

Et si la morale de l’histoire est que Franko le pestiféré n’a plus rien à craindre, vu qu’il ricane désormais sous l’ombrelle protectrice du VRAI pouvoir  ?

Je n’en ai pas encore parlé avec l’ami David. Mais je pense que même si les « Kmers » sont fous, cette hypothèse ne l’est pas tellement.

Source : © L’OBS avec RUE 89

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2 Commentaires sur "Censure : Comment Franko, DJ starifié par YouTube, est devenu l’ennemi du Cameroun"

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manga jules olama

le cameroon es contr l progress

Atome

Erreur franko n’est pas Dj. Il est Artiste rappeur.Renseignez vous mieux

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