Cameroun – Cardinal Christian Tumi : « on doit gérer les hommes et les biens de manières à être disposé à partir quand sonne l’heure de votre remplacement »

Cardinal Christian Tumi | Archives/DR
Cardinal Christian Tumi | Archives/DR

Le cardinal Christian Tumi est-il un homme comblé ?

Oui. Je suis un prêtre comblé. Quand je regarde ma vie de prêtre, d’évêque et de cardinal, je suis satisfait. J’ai toujours essayé d’agir du mieux que je peux, de faire de mon mieux. Aussi bien en ce qui concerne la pastorale que proclamer l’évangile et faire l’appel à la conversion. En m’adressant à ceux à qui l’Eglise m’a envoyé.

Vous êtes arrivé à la tête de l’archidiocèse de Douala au cœur des années de braise, en 1991. Quels souvenirs gardez-vous de cette époque ?

Je dois dire que j’ai été étonné de ma nomination à Douala. J’étais archevêque de Garoua. Je ne m’attendais pas du tout à cela. Je dois également reconnaître que j’ai accepté cette nomination sans hésitations. Je suis très heureux de l’expérience que j’ai eue ici à Douala. Avec les prêtres et les laïcs. J’ai bénéficié de la collaboration de tout le monde (…). J’ai été un évêque heureux à Douala où je suis arrivé comme pasteur dans un contexte précis. Il y’avait des évènements socio-politiques importants. Je ne me suis pas mêlé de ces évènements. Bien sûr qu’en tant que citoyen, je ne pouvais pas me dérober à mon devoir. Je ne pouvais ne pas m’intéresser à ce qui se passait. L’évêque est le pasteur de tout le monde. La vie des gens m’intéressait. Il y avait des problèmes. Et ces problèmes avaient des répercussions sur l’Eglise.

En avez-vous tiré des leçons ? Si oui lesquelles ?

La principale leçon à tirer c’est que dans toute gestion des personnes et des biens dans l’Eglise, il faut la collaboration de tous et la transparence. Mais tout cela ne suffit pas. Il faut en plus l’honnêteté dans la gestion. Celui qui gère doit toujours être prêt à passer la main, à tout moment. On doit gérer les hommes et les biens de manière à être disposé à partir quand sonne l’heure de votre remplacement (…) J’ai pris des dispositions pour laisser à mon successeur une situation plus aisée que ce que j’ai trouvé à mon arrivée. J’ai réalisé beaucoup de choses à Douala.  Si je suis parvenu à réussir, c’est grâce à la collaboration de tout le monde dans l’Archidiocèse. Je les remercie infiniment (…)

Comment avez-vous organisé les activités au sein de l’archidiocèse de Douala ?

L’Eglise est une réalité. Elle est à la fois spirituelle et visuelle. L’Eglise est visible et invisible. En ce qui concerne la vie spirituelle et matérielle de l’Archidiocèse de Douala, j’ai toujours mis l’accent sur les rencontres et les échanges. Quand je suis arrivé à Douala, j’ai d’abord convoqué un congrès diocésain avec les participants de toutes les paroisses, pour que les fidèles réfléchissent ensemble sur la vie spirituelle et matérielle de l’Archidiocèse (…). A la suite de ce congrès, nous avons organisé un autre pour les jeunes (…). Notre but était de voir comment situer Ecclesia in Africa dans le cadre de notre Archidiocèse. Mgr Dieudonné Bogmis, qui était alors évêque auxiliaire, et moi-même avions publié un guide pastoral où nous parlions de la vie spirituelle et matérielle de notre diocèse, et au sein même des paroisses.  Spirituellement, avec la collaboration des uns et des autres, nous avons fait de notre mieux (…) Si le chrétien n’a pas une foi solide, rien ne se réalise dans la communauté. Les réalisations sont nombreuses et bien visibles dans l’Archidiocèse. (….) C’est une véritable fierté de constater que ces églises en construction sont principalement l’œuvre des prêtres diocésains et des fidèles. Si les fidèles s’engagent ainsi dans la réalisation de projets, c’est sans doute l’expression de l’agrandissement de leur foi ; ou encore l’expression du sérieux du travail pastoral que font les prêtres (…) La création de nouvelles paroisses révèle la vitalité et le progrès spirituel de l’Archidiocèse (…)

Je crois en l’enseignement catholique. J’ai fondé deux collèges : le collège Saint Charles Borromée et le collège internat Notre-Dame des Nations (…). Les parents veulent une éducation intégrale de leurs enfants. Ma préférence va pour les collèges internats parce que les enfants s’aiment indifféremment, quel que soit l’origine d’un camarade ou d’une camarade de classe (…) Nous avons construit les hôpitaux de Logpom et de Bonaberi avec le soutien des églises sœurs et des bienfaiteurs. Je ne dis pas que tout est parfait. Mais le travail progresse. J’espère que mon successeur poursuivra cette œuvre. Chacun vient et apporte sa contribution au vaste chantier du développement de l’archidiocèse.

Radio Veritas est-elle le couronnement de vos actions dans ce secteur ? Où en est-on avec la télévision Veritas ?

J’accorde une bonne place à la communication. Je ne suis pas journaliste, mais j’ai enseigné des journalistes. Je crois en l’apostolat des plumes. Aujourd’hui, on peut parler de l’apostolat de la parole entendue pour signifier la presse orale, la radio. C’est pourquoi, j’ai tout fait pour doter l’archidiocèse de Radio Veritas. C’est-à-dire la radio de la vérité. La vérité seule libère tout homme. C’est un formidable instrument au service de l’Eglise. Beaucoup de chrétiens et non-chrétiens apprécient cette radio et le disent à travers des témoignages (…) Les fruits de radio Veritas sont arrivés plus tôt que je ne pouvais l’imaginer. Les attentes ont été rapidement comblées. Comme instrument pastoral, Radio Veritas à des effets sur la vie pastorale des chrétiens de l’archidiocèse (…) Je laisse aux autres le soin de poursuivre le travail. La télévision est une machine lourde qui coûte chère. Nous avons sur place une structure qui s’occupe d’un aspect pas très éloigné de la télévision (…)

Peut-on savoir pourquoi on vous considère comme l’aumônier des opposants ou le cardinal rebelle ?

Mes relations avec le pouvoir ne m’ont jamais inquiété. Peut-être qu’elles sont difficiles de leur part. Je ne connais pas mes ennemis. Tout le monde vient me voir ; je reçois tout le monde. Les citoyens ordinaires, les gens du pouvoir et de l’opposition. La première personne qui m’avait dit que je m’intéressais à la politique était mon évêque. Mgr Julius Peeters, ancien évêque de Buea qui m’avait ordonné prêtre le 17 avril 1966 à Soppo – Buea. Je lui avais tout simplement fait cette observation : « Pourquoi il continue à envoyer les séminaristes en formation au Nigeria alors que nous disposions déjà d’un grand séminaire à Nkolbisson ? » J’ai rencontré l’ancien président Ahmadou Ahidjo. On a eu des divergences d’opinions au sujet de l’islamisation par la force au Nord du pays. Quand j’étais évêque de Yagoua, j’ai tenu à lui faire savoir que la constitution respecte le droit de tout Camerounais de choisir librement sa religion.

 Notre constitution disposait déjà que « La liberté du culte et le libre exercice de sa pratique sont garantis ». Et que « nul ne peut être inquiété en raison de ses origines, de ses opinions ou croyances en matière religieuse, philosophique ou politique ». Inspirée de ces extraits de la constitution, ma lettre pastorale de 1981 n’avait pas plu au président Ahidjo. Avec son successeur, le président Paul Biya, je n’ai jamais eu de tension. Mais, j’en ai eu avec des gens de son entourage. Je pense à l’ancien gouverneur et ancien ministre de l’Administration territoriale Ferdinand Koungou Edima. Il n’avait pas apprécié une interview que j’avais accordée à « Jeune Afrique Economie » et avait tenté de me donner des leçons. Je lui ai dit qu’on ne doit pas confondre ce que je dis en tant que pasteur et mes opinions en tant que citoyen. Il y a également le ministre Jacques Fame Ndongo, quand il était au ministère de la communication. Il avait entrepris de fermer radio Veritas qui faisaient des essais, comme toutes les autres radios. Je me suis directement adressé au président de la République, qui m’a lui-même donné l’autorisation d’ouverture de la radio. A tous les deux, j’ai adressé mes remerciements. Au président Paul Biya, pour avoir débloqué la situation, au ministre de la communication pour m’avoir fait parvenir les documents (…) Mes rencontres avec le chef de l’Etat sont rares (…).

Devenir président de la République vous a-t-il tenté à un moment donné de votre vie ?

Non. Pas du tout. Depuis que je suis prêtre, je n’ai jamais participé à une réunion d’un parti politique. Et, je ne le ferai jamais.

Le problème anglophone se résume-t-il au retour au fédéralisme ou à la sécession ?

Au fédéralisme. Il y a un problème anglophone dans ce pays. On ne peut pas le nier. Il faut laisser les gens s’exprimer. Ce qu’il faut, c’est le dialogue. Quand on dialogue, on résoud beaucoup de problèmes. L’un des acteurs qui se font entendre à l’approche du 1er octobre de chaque année m’a dit ceci : « nous posons les extrêmes pour qu’on nous ramène au milieu. » C’est difficile d’admettre la sécession. Le fédéralisme est possible. L’expérience de la fédération est intéressante à travers le monde entier. Le meilleur exemple, ce sont les Etats-Unis, avec les gouverneurs élus. Dans une fédération, la compétition entre les Etats fédérés ou les régions constitue un stimulant pour le développement.  La constitution en vigueur a prévu une décentralisation qui n’est pas appliquée. Si au moins, les choses avançaient dans le sens d’une décentralisation effective, on n’en serait peut-être pas là aujourd’hui (…) Les sentiments de marginalisation et de frustration s’accentuent avec la conviction que les anglophones ne jouent que les seconds rôles. Le premier Ministre du Cameroun n’a pas les mêmes pouvoirs que son homologue de la France. Certains ministères et certaines sociétés d’Etat n’ont pratiquement jamais été dirigés par des Camerounais de l’autre rive du Moungo, etc. (…).

Quels sont vos meilleurs souvenirs de prêtres, d’évêque, d’archevêque et de cardinal. Ainsi que vos regrets ?

Mon meilleur souvenir de prêtre, je l’ai vécu au grand séminaire de Bambui, en tant que fondateur, recteur et enseignant. Je formais et j’étais formé en retour. Comme évêque, c’est lorsque j’arrive à Yagoua. En dehors d’un prêtre local, tous les autres missionnaires étaient des Européens. Ce n’était pas facile au début. C’est une expérience qui marque quand on vient d’être nommé et ordonné évêque. Cependant, il y a un prêtre de la communauté des Oblats qui m’a dit un jour, en 1981, que je serai le premier cardinal au Cameroun. Je n’avais pas pris cette déclaration au sérieux. Plus tard, quand j’étais archevêque à Garoua, un prêtre m’a fabriqué un logo en utilisant la couleur rouge. Je n’étais pas encore cardinal. Je lui ai exprimé mon mécontentement. J’étais choqué. Il m’a dit de garder ce logo, qu’on ne sait jamais.

Je n’ai pas utilisé ce logo, mais un jour le pape Jean-Paul II m’a créé cardinal ! (….) L’expérience la plus difficile est celle vécue à Douala. Il semble que mon affectation à Douala, ville réputée rebelle n’a pas été appréciée par le régime en place, qui était contre. Ma réputation d’ « aumônier des opposants », de contestataire en était pour quelque chose. Ma nomination comme archevêque de Douala a été considérée par certains dignitaires du régime comme une bénédiction pour l’opposition. Tout ce qui s’est passé par la suite ne peut donc surprendre (…) Me regrets sont strictement personnels. Quand je regarde ma vie de prêtre, d’évêque et les occasions que j’ai eues dans l’Eglise, je me demande si j’ai bien utilisé ces occasions pour ma vie spirituelle personnelle. Spirituellement,  j’aurais pu faire mieux.

Quel regard jetez-vous sur le chemin parcouru par le Cameroun par rapport  au  respect  des droits de l’homme et de la démocratie ?

Il reste beaucoup à faire pour respecter les droits de tout Camerounais. C’est à l’Etat qu’il incombe la responsabilité première de veiller à ce que les droits de tous les Camerounais soient respectés. L’Etat doit être plus vigilant que les autres institutions. Cette vigilance de l’Etat n’est malheureusement pas évidente (…) Nos prisons sont pleines de prévenus. Des personnes qu’on retient prisonniers pendant des mois et des années alors qu’elles n’ont pas été jugées (…)

Quelle image aimeriez-vous que les Camerounais en général et les fidèles en particulier gardent de leur premier cardinal ?

Je souhaite que la question soit posée au Camerounais. J’aimerai savoir ce que mes compatriotes retiennent de leur pasteur. Demandez-leur plutôt de se prononcer là-dessus. Certains disent que je suis un politicien. Beaucoup commencent à mieux me connaître (…).

Quelle est votre idée de la mort ?

Au fur et à mesure que l’on avance dans la vie, on commence à aimer la mort. On n’a plus peur de la mort. On a peur de la mort quand on est jeune. On croit qu’on a encore rien réalisé. Moi, j’arrive à la fin de ma vie. Dans la vie, on souhaite que Dieu nous permette d’atteindre 70 ans ou 80ans pour les plus vigoureux. Je suis parmi les plus vigoureux !

Etes-vous optimiste sur l’avenir de l’Eglise catholique du Cameroun d’une part, et d’autre part sur l’avenir du Cameroun ?

L’Eglise catholique du Cameroun progresse bien. La création des diocèses est un bon signe. Tant au niveau du nombre qu’au niveau de la foi. Il y a de plus en plus de baptêmes et de confirmations. Je ne peux pas vous donner des statistiques. Mais il faut savoir que chaque baptême est un pas en avant. La majorité des prêtres est constituée de prêtres diocésains. Les laïcs s’engagent beaucoup plus aujourd’hui que par le passé. Les vocations religieuses constituent également un signe de maturité dans l’Eglise. Les personnels augmentent chez les prêtres, les religieux et religieuses. La qualité de leur formation s’améliore. Nos prêtres que nous formons au Cameroun peuvent travailler à n’importe quel point de la planète. Ils peuvent exercer le sacerdoce partout, parce que dans l’Eglise locale se réalise l’Eglise universelle. On les forme avec l’ouverture missionnaire (…) En ce qui concerne le Cameroun et son avenir, je dirai que quelque soit la situation, il faut éviter la guerre. En guerre, il n’y a pas de vainqueur. Regardez les conséquences des conflits dans les pays limitrophes du Cameroun et dans les pays de la sous-région. Ce sont les innocents qui souffrent (…) Les Camerounais souffrent. A l’intérieur des gens, il n’y a pas la paix. La misère gagne du terrain. Des gens luttent pour survivre. Dans la débrouillardise. Il faut que les dirigeants n’abusent pas de cette patience. Le gouvernement doit sortir les populations de la misère (…) Je demeure optimiste pour le Cameroun et son avenir.

Source : © La Nouvelle Expression

Entretien mené par Edmond Kamguia K.