Cameroun – Boko Haram : Le spectre de la famine plane – 03/09/2014

Depuis une semaine, près de 30.000 personnes apeurées suite aux exactions de la secte se déplacent des villes et localités abandonnées par l’armée nigériane, et des localités camerounaises frontalières du Nigéria, pour l’intérieur du Cameroun.

Famine en somalie - Photo d'archives.
Famine en somalie – Photo d’archives.

Samedi dernier, les services de la sous-préfecture de Kolofata ont enregistré 1500 nouveaux arrivants. Cette nouvelle vague de déplacés vient s’ajouter à des milliers d’autres qui affluent dans le département du Mayo Sava. Le mouvement de ces populations est consécutif à l’abandon de la caserne militaire de Kerawa par un bataillon de l’armée nigériane le dimanche d’avant.

« Les militaires nous ont prévenus que nous devions partir, nous enfuir vers le Nigéria, dimanche vers midi. Ils sont euxmêmes partis dans l’après-midi. Nous n’avions pas d’autres choix que de les suivre dans leur fuite », explique Adama, sexagénaire, entre deux sanglots. Cet ancien fonctionnaire, rencontré à l’école du sultanat de Mora jeudi dernier, enrage de cette défection de l’armée de son pays. Il se désole surtout du fait que les militaires de son pays soient partis sans livrer bataille aux terroristes de Boko Haram. En effet, quelque temps avant, raconte-t-il, des informations alarmantes sont parvenues dans la localité de Kerawa. Elles faisaient état de la prise de la ville de Gwoza par les terroristes.

Les récits de pillage et d’exécutions barbares des populations ont suffi à apeurer les militaires nigérians. « On a appris que Boko Haram a égorgé 60 personnes, ils s’en seraient surtout pris aux chrétiens et aux militaires », poursuit- il. Dès le départ des militaires qui ont fui dimanche avec armes et bagages vers le Cameroun, les 30.000 habitants de Kerawa, rejoints par des milliers d’autres venus d’Achigachia, n’ont pas hésité longtemps. « Seuls les vieux sont restés », dit notre source.

« Dès que les terroristes sont arrivés à Kerawa dans la nuit de dimanche, on a appris qu’ils ont égorgé deux personnes. Ils auraient aussi proposé au chef traditionnel de Kerawa d’accepter un adjoint qu’ils lui ont imposé, ou de décamper. Ce dernier n’a pas hésité longtemps il s’est enfui », raconte Adama. C’est à ce moment-là qu’une panique générale s’est emparée des habitants de Kerawa. « Une première vague est arrivée à Kolofata dès lundi. C’étaient les habitants de Kerawa au Nigéria. Ils ont été suivis le lendemain par les habitants de Kerawa, côté Cameroun. Puis, par des chrétiens de plusieurs localités nigérianes adossées à la frontière. Jeudi, c’était au tour des musulmans du département de Gwoza de fuir », raconte un officier de l’Opération Alpha.

Mora au bord d’imploser

Jeudi dernier, il était impossible de cracher au sol au centre de la ville de Mora. Les rues grouillaient de monde, surtout des enfants. Si beaucoup de déplacés sont des Camerounais des localités frontalières qui ont pu trouver refuge chez des proches à Kolofata, Mora, Mémé, ou Maroua, les fuyards en provenance du Nigéria parmi les plus pauvres ont été logés dans l’école citée plus haut. Là, une sénatrice, ainsi que d’autres politiques et des « âmes de bonne volonté », (ainsi que les appelle Akaou Babila, le préfet du Mayo Sava) ont mis la main à la poche. Des sacs de vivres et d’autres denrées ont été donnés à ces 30.000 personnes dont le gros de l’effectif est constitué d’enfants et de femmes.

Les autorités du département sont très préoccupées par cet afflux d’indigents qui envahit leur circonscription. « Cela fait un mois déjà que ces personnes déplacées vont et viennent dans tous les sens. La situation humanitaire était déjà grave au début. Maintenant, on ne sait quoi dire, quelle solution appliquer. Nous avons fait appel au Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (Hcr), qui devrait arriver sous peu, mais eux-mêmes semblent débordés. Il faudra faire quelque chose pour ces gens », a dit une autorité de la place.

Le préfet Akaou Babila, pour sa part, a rendu visite aux déplacés logés à Kolofata. Un peu avant d’entrer dans cette localité, il a fait une rencontre insolite. Un car chargé à ras bord des effets d’un de ses collaborateurs. « Même vous vous fuyez alors que nous nous efforçons de maintenir les populations dans la ville ? », l’a apostrophé le préfet. Et le fonctionnaire de lui répondre poliment « Mais, M. le préfet, il n’y a plus de ville ! » A Kolofata, à l’école publique de l’entrée de la ville, c’est un spectacle à vous couper le souffle. On a vu le préfet, le pas hésitant, se diriger vers les plus de 5.000 paires d’yeux qui voyaient sa venue comme une délivrance.

Un camp hors norme

Assis à même le sol, accrochés à des branches d’arbres, occupés à cuire un peu de couscous, une nuée d’enfants, de femmes et d’hommes hagards, nous accueillent. Leur silence ici est réfrigérant. Les enfants ne jouent pas, ne crient pas, ne pleurent même pas. On va en comprendre la raison à travers les explications du souspréfet de Kolofata: ils ont faim, ils sont épuisés. Tout simplement.

Adama Djibrine la députée de Kolofata, originaire de Kerawa, éclate en sanglots. On a envie de l’imiter. Ces personnes se sont arrêtées à l’école de Kolofata parce qu’elles ne savent pas où aller. Elles n’ont pas assez de force pour aller mendier leur pitance à Mora, comme des milliers de leurs congénères l’ont fait. Elles se sont résignées à s’installer dans les six salles de classes de l’école. Dans les bâtiments meublés de table-bancs, seuls quelques privilégiés ont eu de la place. Les autres se débrouillent dans la nature. Ils ont fabriqué des abris de fortune, et attendent.

Le robinet de l’école publique est en surchauffe. Le filet d’eau qui en sort montre luimême des signes d’épuisement. Les plus entreprenants vendent leurs bicyclettes. Le bien le plus précieux avec lequel ils ont pu s’enfuir. Ils vous interpellent, proposent (en pidgin) l’engin à 9.000 nairas puis baissent tout seuls ce montant jusqu’à 6.000 avant que vous ayez pu ouvrir la bouche. Akaou Babila écoute ses collaborateurs qui lui font des comptes rendus alarmants. Tout peut changer dans les prochaines heures. Des morts peuvent survenir. Ça serait alors une catastrophe. Parce que le camp des déplacés de Kolofata ne répond pas aux normes internationales de prise en charge des réfugiés.

« Il faut que les déplacés soient à 30 km de la frontière pour que l’action humanitaire se déclenche », rappelle un collaborateur du préfet. Lui, enrage contre le Hcr, qui devait déjà être là. Il envisage tout de même des solutions. Celle de renvoyer ces Nigérians dans leur pays, dans des endroits où il n’y a pas de troubles, comme on l’a fait pour les militaires en début de semaine lui semble « idéale ».

Le Mayo Tsanaga et le Logone et Chari aussi

Dans l’arrondissement de Mokolo, département du MayoTsanaga- lui aussi envahi par des réfugiés nigérians-, le sous-préfet Théophile Beina ne s’entoure pas d’autant de scrupules. « Nous les refoulons systématiquement. N’oubliez pas que la frontière est fermée. Nous appliquons cette directive que nous n’avons pas prise », affirme-t-il, avant d’énumérer des milliers de refoulement qu’il a dirigés. Il n’empêche, vers Koza, dans ce département, des milliers d’autres réfugiés occupent des écoles.

« Nous avons donné une semaine au Hcr pour s’occuper d’eux, sinon on les renvoie chez eux. On ne peut pas sacrifier la rentrée scolaire et l’avenir de nos enfants par solidarité », déclare Théophile Beina. Dans le Logone et Chari, la prise de la localité de Gambarou Ngala par des Boko Haram, et la la fuite de ses habitants vers la ville de Fotokol, a entraîné un affolement des prix des denrées alimentaires. Les populations étant déjà épuisées par la période de soudure. Ce moment de l’année qui précède les récoltes est, en effet, le plus difficile, parce qu’en attendant les primeurs, les paysans puisent dans leurs dernières réserves.

Seulement, cette année, mues par la tradition d’hospitalité qui fait partie de leur culture, elles doivent partager avec « ces frères » dans la détresse, que leur éducation leur commande de ne pas abandonner.

Source : © Le Jour

Par Aziz Salatou

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