Cameroun – Boko Haram : La ville de Maroua plongée dans la hantise

A Maroua, en février. Photo Bate Felix Tabi Tabe. | © Reuters
A Maroua, en février. Photo Bate Felix Tabi Tabe. | © Reuters

Poumon économique du nord, la ville de Maroua, touchée par des attentats, tourne au ralenti. Et craint de nouvelles attaques.

Malgré la proximité avec le Nigeria et la quinzaine d’attentats perpétrés depuis 2014 par Boko Haram dans la zone, la capitale de l’extrême nord du Cameroun était, jusqu’à un double attentat-suicide de juillet, «encore pleine de vie». Depuis, «elle est rentrée dans la vieillesse», raconte Abamé, 27 ans, infirmier hospitalier originaire d’un village frontalier avec le Tchad.

Que s’est-il passé pour que Maroua soit entré «dans la vieillesse» ? Une très jeune femme, abusant les services de sécurité, se fait passer pour blessée dans un hôpital militaire en soirée du 25 juillet. Elle est admise dans le chaos de la première explosion qui a eu lieu dans un bar de la ville. Les urgences des BIR (Brigades d’intervention rapides), qui sont les troupes les plus aguerries de l’armée camerounaise, sont débordées. Elle se fait exploser. Pour cet officier de la gendarmerie,«c’est vraiment à ce moment que l’on a pris conscience que même les forces de sécurité étaient aussi vulnérables».

Les jeunes, proies des recruteurs

Depuis, le couvre-feu imposé dès 20 heures aurait mis au chômage près de 20 000 motos-taxis sur les 60 000 qui rouleraient dans l’agglomération : «Ce sont des jeunes qui ne bossent plus et qui, aujourd’hui, sont la proie des recruteurs de Boko Haram. 20 000 francs [30 euros, ndlr], trois repas offerts, la promesse d’une épouse et vous avec un indicateur qui travaille pour la secte», assure une source sécuritaire camerounaise.

Patrick est camerounais. Il travaille pour la Croix-Rouge française qui abat un travail considérable auprès des populations de déplacés et surtout des enfants : «Ici, tout est paralysé et l’économie est à l’arrêt», indique-t-il. Il trouve sa ville «fantomatique».

En journée, Maroua donnerait pourtant presque l’illusion de l’agitation : carrefours encombrés et ouvriers sur les chantiers. Comme ce Congolais, chef de chantier, qui s’est trouvé bombardé par sa boîte pour achever les travaux de climatisation d’un immeuble d’habitation. Que dit-il ? «Il faut encore mettre en place d’avantage de comités de quartiers pour traquer ceux qui ne sont pas d’ici.» Il ne s’inclut pas dans le nombre. Il vise surtout la minorité Kanouri, qui vit à cheval sur les frontières Nigeria-Niger-Cameroun. Cette dernière est suspectée par les forces de police, extrêmement nombreuses sur zone, de fournir à Boko Haram une forte partie de ses combattants, voire de ses jeunes candidats(e)s aux attaques suicides.

La seule présence d’un enfant en haillons, pieds nus, marchant seul le long d’une allée arborée et à proximité d’un bâtiment de l’ONU provoque immédiatement un frisson de panique parmi les forces de sécurité : «C’est le modus operandi de Boko Haram. Ils piègent un gosse et attaquent ensuite», explique un officier de la gendarmerie. Et voilà que le gosse continue de marcher, tête basse, malgré les injonctions du militaire : «Hé, petit !» Le gosse marche toujours. Le militaire hurle. Le petit s’arrête et rebrousse chemin sans presser le pas.

Comment reconnaître un terroriste

Dans le cercle municipal de Maroua, sorte de maison des élus du district, une affiche indique : «Comment identifier un terroriste.» Elle détaille avec précision les comportements suspects. 1- Il a les yeux hagards par manque de sommeil et cherchera à ne pas croiser les yeux de sa prochaine victime. 2- Il ne répond pas quand on lui parle. 3- Quand il s’agit d’un enfant, il a toujours tendance à chercher un parrain qui lui donne des ordres. 4-Il dépense sans compter et abandonne la monnaie.

L’affiche chapitre également sur l’aspect visuel du terroriste :«Silhouette étrange, large tour de taille à cause de la ceinture explosive qui donne une démarche anormale.» Dans ce cas, composez le 1500, le numéro vert. La dernière recommandation est d’ordre olfactif : «Méfiez-vous d’un parfum fort, souvent considéré comme plus approprié pour rentrer au paradis.»

De petites affichettes sur le béton rappellent aussi l’interdiction du voile intégral. Le hijab oui, la burka non. La représentante de l’ONU au Cameroun, Najat Rochdi, une femme vive et à l’esprit synthétique, résume la situation à Maroua : «Ce n’est pas le jihad mais le désespoir et la pauvreté qui jettent ces gens dans les bras de Boko Haram.»Pour cette dernière, «la secte a été le révélateur de la faiblesse de l’Etat camerounais dans l’extrême nord», même si le maillage sécuritaire s’est depuis considérablement renforcé.

 «Des gens qui rêvent d’une société qui ne peut exister»

A Maroua, il est un homme «qui sait de quoi il parle», comme il le dit lui-même. Seiny Boukar Lamine, «Lamido» de Kolofata, c’est-à-dire chef coutumier et religieux de cette commune située à 70 km au nord de Maroua, a été enlevé l’an dernier avec femme et enfants par Boko Haram. Pendant soixante-seize jours. Son frère a été tué par la secte au moment de l’enlèvement. Que dit cet ingénieur agronome ? «Nous étions séparés et je ne savais pas s’ils étaient vivants ou pas. Les gens de Boko Haram s’exprimaient tantôt en anglais, en kanouri, en peul et en français aussi. Des gens avec, pour toute formation, une éducation coranique et pas du tout passés par l’école occidentale. Des gens qui rêvent d’une société qui ne peut exister.»

Etait-il possible de discuter ? «Il y avait des risques à les contredire, à argumenter… Je leur ai dit que Dieu avait créé ce monde dans sa diversité avec différentes religions. Ils regardaient des vidéos des massacres qu’ils avaient perpétrés en journée. Je crains qu’on ne puisse pas récupérer ces gens ni les réinsérer dans la société. Je suis un peu rude mais je crois que ces gens sont perdus. Vous feriez comment, vous, en France avec eux ?» Le chef est parti et ne s’arrête plus : «Puis un jour d’octobre [2014], on a été conduits vers un point d’échange et j’ai reconnu des paysages de la région de Maiduguri[capitale de l’Etat du Borno, dans le nord-est du Nigeria, ndlr]

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Le pouvoir camerounais les a échangés contre des hauts cadres de Boko Haram. Le chef coutumier devient presque songeur d’un coup :«Il ne faut pas que la zone du lac [Tchad] devienne une zone refuge pour Boko Haram. Ils sont aujourd’hui harcelés au Nigeria et considèrent que le Cameroun est encore une zone de repli pour leurs pillages.» Joseph, lui, a 18 ans. Il a fait «quinze kilomètres» depuis le champ où il travaille avec son père, sur un vélo Anquetil, pour voir si son dossier «d’engagement» dans l’armée a été affiché devant la caserne : «La patrie a besoin de nous», dit-il.

Source : © Libération.fr

Par Jean-Louis Le Touzet, Envoyé spécial à Maroua (Cameroun)

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