Cameroun : Au cœur de la pénurie d’eau à Yaoundé

L’eau dans la ville de Yaoundé est un luxe qui met à nu la fragilité de la gouvernance du court-terme. On dirait que le Cameroun n’a jamais eu de planificateurs ni d’urbanistes qui auraient vu les problèmes d’eau arriver et frapper au cœur des citoyens. Les autres, ces pays très bien organisés, ont compris depuis belle lurette que « l’approvisionnement en eau fera l’objet des grandes batailles de demain ».
MauriceZe

Que faisions-nous au moment où les autres nations développaient des stratégies efficaces d’approvisionnement en eau ? Que faisions-nous de nos planificateurs, urbanistes, statisticiens … ? Que faisions-nous pour comprendre que sans un accès facile à l’eau et l’énergie, un développement durable est impossible ?

Des jours, des semaines, des mois, une éternité, les robinets d’eau sont à sec. Eh oui, c’est depuis un bon bout de temps qu’une souffrance affreuse, « la psychose de l’eau », prend Yaoundé en otage.

Les conséquences de la gouvernance de non-anticipation

Rappelons que nous nous trouvons au 21ième siècle. D’emblée, on aurait attendu que le Cameroun fasse face à d’autres problèmes que celui de l’eau. Pourtant, la source de vie la plus élémentaire devient la question d’urgence dans la ville de Yaoundé. Aucune solution efficace en vue pour soulager les populations des tracasseries dues à « la psychose de l’eau » ! Un accès permanent à ce liquide si précieux pour nos vies n’est pas garanti. Avec un peu de chance, l’eau arrive à un moment inattendu et très rapidement, elle re-disparait. A ma grande surprise ce mercredi 12 février 2014, l’eau est disponible et les robinets coulent sans interruption depuis 3 jours. C’est la fin d’un calvaire ? Evidemment non. Si nous avons accès à l’eau depuis 3 jours, il faut certainement s’attendre à la prochaine coupure qui durera éventuellement plus d’une semaine.

Le problème ne date pas de maintenant, il est connu par tous. Me trouvant très loin du sol camerounais, le manque d’eau était un « mal des autres » qui me touchait à peine. Aujourd’hui, je me retrouve sans que je ne veule dans la peau de ceux ou celles qui subissent au quotidien « la psychose de l’eau ». Je suis témoin d’un mal qu’on supporte difficilement et je vis ce calvaire avec la population. La saison sèche bat son plein, elle m’emporte dans un monde que je n’ai plus connu depuis une bonne éternité. Car, de l’autre côté chez les allemands, impossible de s’imaginer que la nécessité élémentaire qu’est l’eau disparait des robinets. J’ai passé des décennies dans ce pays hyper-organisé, l’eau et l’électricité ont toujours été à la portée de toutes les couches sociales. Pas un seul jour de pénurie d’eau, pas un seul jour de délestage. Voilà la base du développement !

Il fait très chaud ici, la chaleur est extrême. La poussière me suit partout où je pose mes pieds. Elle colle sur moi comme une « colle-forte ». Elle tend à me transformer en un Homme rouge comme ces indiens qu’on a l’habitude de voir dans les films western. Chaleur et poussière produise un état où la nature vient démontrer son visage parfois néfaste. En même temps, elle met à nu la fragilité d’une gouvernance de non anticipation. Il semble se confirmer que ce pays est gouverné par des non-penseurs, voire des non-visionnaires. Car en fait, un politicien a le devoir d’anticiper les décisions qui mettraient en cause l’existence des citoyens dans le cas où des mesures efficaces ne sont pas prises. La résolution du problème d’eau n’a pas été anticipée. Ce qui suppose que le « la psychose de l’eau » persistera encore pendant longtemps.

Lorsque les robinets sont à sec ici, c’est de la merde. Il faut la vivre pour rentrer dans la vraie problématique du sous-développement qui présente au fond que les domaines prioritaires d’une vie porteuse d’espoir ont été négligés. L’une des conséquences d’une politique qui ne priorise pas ses actions : Les hommes, les femmes et les enfants de Yaoundé ont peu de moyens de se permettre des bains d’eau à l’instant où ils le désirent. L’eau, domaine prioritaire, qui coule abondamment dans les pays faits des penseurs et des visionnaires, vient démontrer le retard énorme que le Cameroun cumule vis-à-vis de ces pays. Je tiens encore à crier fort que nous sommes au 21ième siècle. Mais Yaoundé vit dans une époque qu’on ne saurait qualifier de meilleure. C’est du gros blâmage infligé aux décideurs de ce pays. En effet, à quoi nous servent ces décideurs s’ils ne sont pas en mesure de nous assurer l’approvisionnement en eau ?

Un état tout nouveau pour moi

Pour ma confession de foi, lorsque le jour se lève, je demande à la nature de m’épargner de son cours, de ne pas faire naître en moi un désespoir face à un combat que je risquerais définitivement de perdre à cause des hostilités que cette nature nous réserve en ce moment.

Mon rythme de vie est devenu une équation plus complexe avec de nouveaux paramètres découlant de l’état de climat ici. Au moment où je tape sur les touches de mon clavier d’ordinateur pour exprimer mon désarroi face à la sécheresse, je transpire énormément. Ayant pris l’habitude d’aller régulièrement faire du jogging au petit matin, à cause de la pénurie d’eau, je suis contraint à ne pratiquer du sport que lorsque les robinets coulent. Rien n’est plus important en ce moment que d’éviter des transpirations malgré qu’elles soient nécessaires pour notre santé. Ça sonne très banal ce que je dis ici ? NON. Il faut vivre la situation ici pour mieux comprendre l’ampleur du problème. Pour aller au WC, ce n’est pas une trivialité : Ai-je suffisamment d’eau pour aller faire mes besoins ? Même lorsque c’est urgent, même lorsqu’on n’en peut plus de supporter, cette question est toujours à l’ordre du jour. C’est en ces moments durs qu’il fait bon vivre au village. Au village, les besoins, on les fait en brousse ou dans un WC qui ne nécessite pas d’eau pour son bon fonctionnement.

S’il est vrai que je me suis rapidement adapté à la vie locale, force est de constater que le manque d’eau et la présence continue de la poussière constituent des épreuves auxquelles je ne voudrais pas me livrer. J’ai d’autres chats à fouetter que de penser au jour le jour, minute sur minute, à la question d’eau. C’est énervant et désespérant d’ouvrir un robinet lorsqu’on sait d’avance que celui-ci est à sec. C’est en même temps revolant d’attendre en vain l’arrivée d’eau.

Les populations à l’épreuve de la normalité ?

Peut-être que dans d’autres quartiers de Yaoundé, la situation se voit nettement mieux. Mais à NGOUSSO, ETOUDI, SOA c’est le calvaire au quotidien. Les populations parcourent des kilomètres pour se ravitailler en eau. Très tôt le matin vers 4heures, les enfants, les adultes sont déjà en route à la recherche du liquide qui maintient leur vie. Dans la soirée, c’est la même chose. C’est une épreuve de force dans la mesure où, non seulement il faut se préparer psychologiquement, mais aussi il faut transporter des récipients d’eau d’un bout à un autre, parfois à de grandes distances. Les plus démunies connaissent naturellement plus de problèmes. Ils doivent totalement faire usage de leur force physique. Par contre, le ravitaillement au travers d’une voiture est relativement pénible. Ce qui est aussi remarquable c’est que les populations utilisent des brouettes, des pousse-pousses. Bref, en fonction des moyens de chacun, c’est une nouvelle forme d’organisation en approvisionnement en eau qui a été mise en place.

« La psychose de l’eau » fait craquer et pousse à une sorte de capitulation. Les habitants de Yaoundé font état d’avoir accepté le sort que la nature leur a réservé. Ils livrent une image de n’avoir jamais vécu autrement. La catastrophe qui a lieu autour d’eux est ce que dieu aurait voulu tout normalement. Je crois même qu’une bonne partie qui en souffre n’est pas consciente que cette pénurie d’eau pourrait être résolue si ce pays concentre ses efforts sur cette question avec plus vitalité et d’élan.

Je me souviens de mon enfance et de la problématique d’eau à l’époque. Plus de 25 ans après, les choses n’ont pas changé. Bien au contraire, j’ai l’impression que ce pays a su développer d’autres priorités que les besoins élémentaires tels que l’eau. Lorsque j’étais jeune, je portais 50 litres d’eau sur la tête chaque matin et voire même dans la soirée. Mes frères et sœurs en faisaient autant. Il est impensable que des décennies après, les mêmes scènes se reproduisent dans les quartiers de la capitale du Cameroun. Il est impensable que de longs rangs se constituent pour le ravitaillement en eau. Des enfants, des adultes qui passent des heures devant des robinets publics en attente d’eau. Qu’avons-nous entrepris durant ces 25 dernières années si le pays est incapable d’offrir le bien élémentaire à ses citoyens ?

Compte tenu d’une certaine normalité qui s’est installée au sein des populations, je voudrais bien savoir comment ces « hommes et femmes aux affaires » vivent en ces temps difficiles. Comment vivent les habitants des quartiers tels que KOWEIT-CITY, BASTOS ? Ces quartiers dits « coins des riches » font-ils aussi face à cette sécheresse qui semble enterrer les habitants des endroits populaires de la capitale ? Tout laisse croire que le problème d’eau est aussi une question de moyens…le manque d’eau à Yaoundé ne frappe que les pauvres.

L’adversaire invisible et invincible

C’est très poussiéreux à Yaoundé. Les moto-taximen, colorés en rouge à cause de la poussière, portant des masques contre l’absorption de la poussière, sont l’image de ce que cette ville vit actuellement. On dirait que ces moto-taximen, qui transportent les gens vers les coins très poussiéreux de la capitale, passent des jours et des jours sans toucher à l’eau. L’image qu’ils me donnent reflète la capitulation : C’est la nature qui l’aurait voulu ainsi. Au fait, la nature semble-t-elle se rebeller contre ONGOLA ? La nature est-t-elle en colère contre l’inactivité des décideurs de cette ville ? En tout cas, un nuage de poussière accompagné d’une chaleur extrême a envahi ONGOLA. Pas moyen de vaincre la poussière, elle est là et ne re-disparaitra qu’à la saison pluvieuse.

Il faut tout de même souligner que nous ne nous trouvons pas au dessert. ONGOLA n’est pas le Sahara. Mais pourquoi donc cette ville donne l’impression d’avoir capitulé face à un adversaire invisible que la nature l’aurait envoyé ? Certes, la saison sèche bat effectivement son plein, tout laisse croire que les sources de ravitaillement tarissent au fur et à mesure que le soleil frappe sur nos têtes. Toutefois, une capitale d’un pays ne peut pas succomber à tel point. La sécheresse qui durera encore des mois nous laisse penser aux dégâts matériels et humains.

Peu importe ce que la nature réservera encore aux habitants de Yaoundé, il faut absolument se débarrasser des couches de poussière qui s’accumulent sur nos peaux et habits en longueur de journée. Nous nous devons de nous débarrasser de ce que nous emportons avec nous comme saleté sur nos chemins, par exemple en montant dans les taxis qui n’offrent eux aussi aucun confort ni un abri face à cette nature. Prendre un taxi à Yaoundé, une autre épreuve morale et physique à surmonter: à l’intérieur d’un taxi, c’est aussi poussiéreux. Les corps se frottent dégageant encore plus d’énergie et de chaleur, les habits se salissent automatiquement, des co-voyageurs bousculent, piétinent et vous salissent, des chauffeurs de taxi nerveux prêts à insulter leurs clients, des minutes d’attente à cause des embouteillages etc. Il m’arrive parfois de sortir d’un taxi étant déjà complètement mouillé sans oublier la fatigue. En ces moments difficiles, il faut avoir sa propre voiture climatisée pour se sauver de cette « apocalypse » sur Yaoundé.

Des mesures immédiates

Il a été annoncé que l’eau de la MEFOU viendra au secours. Mais il faudrait se poser la question sur le sérieux de cette annonce. Même s’il s’avèrera que la MEFOU approvisionne Yaoundé en eau, les problèmes techniques et les réseaux de distribution ne poseront-ils pas d’autres difficultés parmi tant d’autres ? Dans une situation pareille, la gestion en eau se doit être minutieusement pensée. Il faut penser à constituer des réserves ou de creuser des puits.

Dans les pays hyper-organisés tel que l’Allemagne, l’eau et l’énergie sont données. Elles constituent des produits dont chacun a le droit d’en avoir. Au regard de l’abondance en eau dans ces pays, il serait plus intéressant de se mettre dans la peau des populations des pays qui s’imaginent le développement à l’horizon X. Certains pays d’Afrique noire ont développé une nouvelle formule qui est « l’émergence à l’horizon X ». Une formule que les peuples d’Afrique comprennent à peine face au calvaire quotidien qu’ils subissent. Si certains pays africains ont été incapables de planifier leurs ressources et réserves en eau pendant les 50 dernières années, je doute fort bien que l’émergence tant prêchée arrivera. Admettons que chaque pays se doit de formuler une vision pour son développement. Admettons aussi que le mot émergence sonne très bien à l’oreille. Mais pour les populations soufreuses, c’est comme si un chien écoute de la musique. Les populations auraient bien voulu qu’on parle d’abondance en eau en 2014, 2015…

Si les citoyens camerounais doivent adhérer à la vision nationale autour de l’émergence, cette vision se doit être accompagnée des solutions immédiates telles que l’approvisionnement en eau.

Le Cameroun à l’horizon 2035, avec toutes ces promesses et tous ces projets structurants, nous fait rêver. Néanmoins, nos rêves qui viennent à peine de commencer, s’éteignent face à cette pénurie d’eau. Le manque d’eau vient nous voler ces beaux rêves d’émergence. Comment pouvons-nous rêver d’un Cameroun émergeant si la source de vie la plus élémentaire est en manque ? Comment pouvons-nous nous mobiliser pour un Cameroun émergeant si l’eau n’est pas à notre portée ?

Si au petit matin, les robinets ne coulent pas, vivre dans l’enthousiasme de l’émergence n’est en aucun cas possible.

 Maurice Ze
maurice@zemprosys.com
Tél. : 0023790464362

 

 

Vous aimez ? Partagez !