Cameroun – Attentats de Maroua : Yaoundé entre peur et vigilance – 29/07/2015

Au Cameroun, les marches de protestation contre Boko Haram, comme ici à Yaoundé le 21 janvier 2015, se succèdent. | © AFP PHOTO / REINNIER
Au Cameroun, les marches de protestation contre Boko Haram, comme ici à Yaoundé le 21 janvier 2015, se succèdent. | © AFP PHOTO / REINNIER

Les Camerounais oscillent entre inquiétude, vigilance et solidarité envers les populations de l’Extrême-Nord.

Pour entrer ou sortir à Yaoundé ce 24 juillet 2015, il fallait montrer patte blanche. Tant la sécurité a été renforcée à toutes les entrées et sorties de la ville. A la sortie sud qui mène à Edéa et Douala, tous véhicules de transport en commun et particuliers sont systématiquement fouillés. Les passagers sont minutieusement identifiés et palpés par les patrouilles mixtes composées de gendarmes et policiers disposées dans au moins 4 postes de contrôle entre le lieu-dit Tradex Ahala et le péage de Mbankomo. C’est quasiment le même scénario à toutes les autres entrées et sorties de la ville.

Au centre-ville, au lieu-dit «Camair», ce n’est pas l’affluence habituelle ce jeudi 23 juillet 2015. Les artères qui mènent au marché du Mfoundi ne grouillent pas de monde comme à l’accoutumée. Nous sommes là, au lendemain des attentats-suicides de Maroua. A Yaoundé, les populations sont encore sous le choc de ces drames survenus les 22 et 25 juillet 2015 à Maroua. Cela peut se lire sur les visages tristes et à la lumière des témoignages des uns et des autres. «Cette affaire de Boko Haram inquiète déjà sérieusement. S’ils ont touché Maroua, ça veut dire qu’ils peuvent aussi toucher Yaoundé. Personne n’est donc plus épargné. Jusque-là, on n’avait jamais signalé les membres de cette secte aussi avancés à l’intérieur du pays. Ça fait peur !», déclare une coiffeuse.

Le recueillement est de mise au point que même les discothèques, qui polluent d’habitude certains quartiers de la ville de sonorités diverses, ont marqué un temps d’arrêt. Un disc jokey à «Camair» est bien en place, mais fait jouer à bas volume une musique à peine audible. «Je trouve ça un peu déplacé de jouer la musique à fond alors qu’un terrible drame s’est produit à l’autre bout du pays. C’est donc ma manière à moi d’exprimer ma solidarité à nos frères de Maroua», explique le jeune homme de 31 ans. Une solidarité noyée dans la crainte, la coiffeuse, elle, ayant déjà un schéma tracé de l’itinéraire que peut prendre les kamikazes de Boko Haram. «Ils ont commencé à Maroua, après ce sera Garoua, Ngaoundéré, puis Yaoundé. Donc personne n’est plus à l’abri».

Ce d’autant plus qu’une folle rumeur faisant état de l’arrestation d’un kamikaze à la mosquée centrale de la Briqueterie, a secoué Yaoundé, le 25 juillet dernier. «Il s’agissait juste d’un touriste qui prenait des photos de la mosquée. Il s’est assis un instant pour se désaltérer, en posant ses appareils à côté de lui. Les populations ont conclu à des explosifs et ont appelé la police pour cela. Or, il n’en était rien», relate M. Sadissou, chef de 3è degré du quartier Ekoudou 3 à la Briqueterie. Et un fonctionnaire, d’ajouter : «Ça ne fait que progresser. Maroua et Yaoundé, c’est à zéro pas. Il faut vraiment que les régions soient sécurisées». Corine B. en est tellement consciente qu’il ne lui vient pas à l’esprit de s’attarder en ces lieux.

«Je vais au marché, mais je n’en ai pas pour 15 minutes. J’achète juste les arachides et je ressors vite. Leur cible apparemment, ce sont les attroupements, et les marchés constituent le meilleur lieu pour cela. Donc, il faut éviter cela à tout moment», lâche-t-elle au pas de course. Au marché central, l’ambiance est un peu bruyante, mais la même tristesse et angoisse ne quitte pas les visages. «J’ai encore du mal à effacer de ma tête les images que j’ai vues sur les réseaux sociaux depuis hier et je n’ose même pas imaginer la douleur des parents des victimes», lance d’un air dépité, un commerçant. Autre lieu, le marché Mokolo. Ici, les populations semblent faire comme si de rien n’était, mais à la vérité, il n’en est rien. Les hauts parleurs des grandes surfaces qui grésillent d’habitude de sonorités sont à l’oeuvre, mais sans grand enthousiasme. Beaucoup sont calmes et attentifs aux mouvements des clients.

VIGILANCE

«On doit être vigilants. Le président nous a demandé de rester vigilants et nous le sommes. Donc, on ne veut pas les bruits qui vont nous distraire. Les Hadja-là ( les femmes musulmanes sont ainsi communément appelées) sont fouillées quand elles sont suspectes, comme celle qui a même la valise sur la tête-là (il pointe du doigt une dame ayant effectivement une valise). Elles constituent déjà un danger pour nous. Nous ne sommes plus en sécurité et c’est comme le Mindef a dit : quand il y a un attentat, ça n’obéit plus à une appartenance géographique, ni politique. Nous restons par conséquent vigilants et solidaires à l’endroit de nos frères de l’Extrême-Nord», fait savoir cet agent comptable de formation, reconverti dans la vente de la friperie.

Les contrôles de police et les fouilles se sont par ailleurs intensifiés à Yaoundé, dans tous les axes et ronds- points. Si certains louent ce déploiement, il n’en demeure pas moins que des réserves sont émises à l’égard de cette stratégie. «C’est un bon moyen de dissuasion, mais le meilleur moyen reste la dénonciation. Si tu remarques que ton voisin est louche, il faut le dénoncer», soutient un autre fonctionnaire originaire de Maroua.

Source : © L’Oeil du Sahel

Par OLIVE ATANGANA