Cameroun – Anita Nouni : la golden girl de l’agrobusiness

« Tous les fuseaux horaires sont concernés, on n'est jamais off. » | © J.A./CYRILLE CHOUPAS
« Tous les fuseaux horaires sont concernés, on n’est jamais off. » | © J.A./CYRILLE CHOUPAS

À 27 ans, cette jeune Camerounaise passée par l’Essec est trader chez Bunge, dans l’agrobusiness. Un rêve né avec le film d’Oliver Stone, Wall Street.

Comme s’il n’y avait pas de temps à perdre, les phrases s’enchaînent à toute vitesse jusqu’à la limite du carambolage. Du haut de ses 27 ans, Anita Nouni se raconte avec un léger zozotement, donnant à l’histoire de sa vie une impression d’évidente linéarité. Aujourd’hui, la Camerounaise est « junior trader » chez Bunge, à Genève (Suisse) : à l’écouter, on croirait qu’elle a été programmée pour cela. Pour ceux qui l’ignorent, Bunge est une entreprise qui fait partie du club des quatre grandes compagnies du négoce avec Cargill, Archer Daniels Midland et le groupe Louis-Dreyfus. Spécialisée dans les matières premières comme le sucre, les céréales, les oléagineux, elle emploie environ 30 000 personnes. Parmi elles, Anita Nouni s’occupe du « desk Afrique » depuis la Suisse.

Très vite, elle donne quelques précisions sur le métier de trader, comme si elle craignait d’être labellisée « louve de Wall Street ». « Oui, il s’agit d’acheter et de vendre, mais aussi de gérer un portefeuille de producteurs et de clients dans le temps et dans l’espace, dit-elle. Cela implique une logistique… C’est assez dense, il faut vendre des produits que l’on a achetés et, au cours du processus, essayer de faire un peu d’argent. Mais j’insiste, il y a une exécution physique de l’opération. » Ce qu’elle veut dire est assez simple : contrairement aux traders des banques, ceux des boîtes de négoce ne font pas de spéculation sur les cours. « Dans les banques, ils ne voient pas passer une graine de cacao, soutient Nouni. De notre côté, tout peut arriver entre le contrat et son exécution physique, et nous devons gérer tous les aléas. »

Un ancien garçon manqué

Dans l’équipe de traders genevois de Bunge, elle est la seule femme africaine. Les milieux d’hommes, cet ancien garçon manqué en a l’habitude. Petite, dans le quartier Bonabéri de Douala, elle jouait au foot et au basket avec les garçons, notamment avec ses trois frères. D’accord, elle faisait aussi un peu de tennis et d’équitation… Ce qu’on attend de la fille d’une mère dentiste et d’un père qui était alors informaticien dans une banque. Mais Anita Nouni réfute l’idée d’avoir vécu dans un milieu privilégié. Question d’optique et de choix, ses parents favorisaient avant tout l’éducation de leurs enfants. D’où ces voyages en Europe et aux États-Unis, dans des familles d’accueil, pour apprendre la langue. « J’étais une bonne élève, assure Nouni, et le collège catholique Libermann, où j’étudiais, était le meilleur du pays. Mais je n’étais pas très sage ; on m’a collée, on m’a fouettée, j’ai été punie plus d’une fois. » À Dschang, en pays bamiléké, Anita et ses frères mettaient la main à la pâte pour aider à la récolte du maïs et des arachides.

Ce n’est pourtant pas ce lien primordial avec la production agricole qui la poussera, bien des années plus tard, dans les bras d’une société de négoce. « C’est en voyant le film Wall Street, d’Oliver Stone, vers 13 ou 14 ans, que j’ai eu envie de devenirgolden girl », se souvient-elle. La rencontre avec le « DG » des Brasseries du Cameroun aura aussi été déterminante… Dès lors, le CV se déroule comme on s’y attend : bac à 17 ans, classe préparatoire en France au lycée Louis-Thuillier d’Amiens en 2005, puis au lycée Chaptal à Paris, et entrée à l’Essec en 2007. Sans coup férir. « J’avais un peu de retard à cause des difficultés pour obtenir un visa – et dès que je suis arrivée en France, j’ai filé sur Amiens sans rien voir de Paris et j’ai débarqué dans ma classe avec ma robe africaine. Mais ça c’est super bien passé, mes camarades m’ont bien accueillie. Je n’ai eu aucun problème de racisme ; il faut dire que j’étais tout le temps première ou deuxième… »

Anita Nouni fonde Essec Africa avec l’ambition de créer un réseau fort d’anciens élèves africains de l’école

Ambitieuse, la jeune femme n’a que deux grandes écoles en tête : HEC et l’Essec. D’où son installation à Paris pour une classe préparatoire plus réputée où elle travaille « essentiellement sur [ses] lacunes ». Une stratégie qui se révèle payante : le jour où elle est acceptée à l’Essec est « l’un des plus magnifiques de [sa] vie ». Les parents assument les importants frais de scolarité (environ 40 000 euros), Anita Nouni fonde Essec Africa avec l’ambition de créer un réseau fort d’anciens élèves africains de l’école…

« À la base, je voulais être trader de banque, mais un stage à la Société générale m’a permis de découvrir le monde des matières premières, que j’ai trouvé très intéressant. » Et quand Anita Nouni décide, elle décide. Ce sera donc l’agrobusiness. Bunge l’accueille sur CV et lui permet de découvrir ses différentes activités dans plusieurs pays : France, Pologne, Espagne… « Tous les fuseaux horaires sont concernés, on n’est jamais off, confie-telle. Bien sûr, on gagne pas mal sa vie mais ce n’est pas Le Loup de Wall Street, il n’y a pas de quoi chercher l’évasion fiscale… » Bien entendu, elle a choisi l’Afrique comme terrain de jeu, question de proximité culturelle « qui rend les choses plus simples ». Plus tard, elle reviendra peut-être au pays avec un projet éducatif, pour transmettre le goût de la lecture et de l’écriture. Elle sait ce qu’elle doit à l’école.

Source : © Jeune Afrique

Par Nicolas Michel

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