Brexit : une blessure européenne, une leçon africaine

Brexit, une blessure européenne
Brexit, une blessure européenne

Pour les Européens comme pour les Britanniques, la date du 23 juin restera une date-clé. Au terme d’un référendum haletant, les citoyens britanniques ont décidé de quitter l’Union après 43 ans. Deuil et tristesse pour les uns, sentiment d’euphorie et de délivrance pour les autres.

Il ne fait aucun doute que la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne constitue aussi pour le reste du monde une surprise. Et un marqueur historique. En effet, personne ne croyait réellement que la construction de l’Union européenne, à l’œuvre depuis 60 ans, fût réversible. N’étions-nous pas plus enclins à nous demander si la Turquie serait le prochain entrant, plutôt que de spéculer sur la sortie de l’un des piliers de cette Union ? Et ce malgré les critiques nombreuses et acerbes de l’Europe profonde et des partis politiques europhobes sur la marche du projet communautaire.

Vu d’Afrique, le choc du divorce du Royaume-Uni d’avec l’Union européenne peut paraître atténué, comme une secousse périphérique d’un tremblement de terre dont l’épicentre se trouverait loin, très loin  de nos tropiques torrides. Parce que l’Afrique, quoique proche culturellement et économiquement de l’Europe, a, dans son propre agenda, bien des drames et des tragédies à gérer ou à surmonter. Néanmoins, les Africains sont à même d’intégrer que ce qui se passe en Europe aujourd’hui s’apparente à une blessure vive, une fracture ouverte, d’autres ne craignent pas de parler de révolution, tant l’avenir de l’Europe paraît soudain questionnable.

Il est édifiant de relever de quelle manière la déflagration qui secoue l’Europe parle à l’Afrique. Voilà en effet près de 60 ans que les pays africains ont acquis de haute lutte leur indépendance politique. Après une histoire agitée, tumultueuse, qui vit le continent survivre – mais dans quel état ? – à de graves périls : la traite négrière, la colonisation européenne, les indépendances, le néocolonialisme. Les ravages de l’histoire n’ont pas pour autant déterminé ici comme en Europe, une volonté forte de construire une union politique et économique pour conjurer les menaces à venir. Les nouveaux leaders africains ont entériné sans grande conviction quelques regroupements géostratégiques définis sur la base des anciens découpages hérités de la période coloniale.

Ces ensembles, CEMAC, CEDEAO, SADC, COMESA, fonctionnent avec plus ou moins de cohésion, comme des unions économiques et monétaires soumises à un protocole de convergence minimal, souvent calqué sur l’Union européenne. L’union politique y demeure problématique, car s’il existe bien une Commission et un parlement communautaire, leur influence réelle demeure faible. Et comme le rappelait lors de sa dernière visite officielle au Cameroun la Directrice générale du Fonds monétaire international, Christine Lagarde, en ces temps de choc pétrolier et de dégringolade des cours des matières premières, un des principaux freins à la croissance économique dans la Communauté économique et monétaire d’Afrique centrale (CEMAC) réside dans l’incapacité à construire un véritable espace économique intégré, viable et libre, un grand marché d’Afrique centrale,  plus séduisant pour les investisseurs que nos micro-Etats-nations à faible densité démographique.

Pour l’Europe, la volonté de créer une union politique sur les cendres de la Communauté du charbon et de l’acier fut d’autant plus forte que les deux grandes guerres, et l’ultra nationalisme y avaient semé la mort et la désolation jusqu’à la nausée et l’écœurement. L’Union paraissait alors la seule parade efficace et durable à la barbarie, aux extrémismes, à la guerre. Avec le désamour clair des Britanniques pour l’Europe, tel qu’exprimé dans ce référendum, on doit convenir que les temps ont bien changé. Et en premier lieu, la mémoire : le souvenir des atrocités des deux grandes guerres s’est estompé face à une rude réalité contemporaine que les Anglais ressentent dans leur chair : le ralentissement économique de l’Europe ; l’immigration massive vers leur pays perçu comme un havre de prospérité ; le terrorisme ; l’autoritarisme de Bruxelles (ou ce qui est perçu comme tel) ; la mondialisation et le dumping social ; l’image détestable, et détestée, par eux, d’une certaine Europe, vautrée dans la corruption, le clientélisme ; ou bien le spectre d’une Europe des grèves à répétition, qui refuse des réformes économiques qu’eux les Britanniques ont endurées il y a déjà 40 ans…

S’il y a une leçon à en tirer, pour le monde et en particulier pour l’Afrique, c’est d’abord celle du triomphe démocratique. Un pays européen s’est clairement exprimé à travers les urnes contre l’Europe, et sa décision sera bien respectée, quoi qu’il en coûte. Le choix du peuple demeure donc sacré chez nos partenaires européens, même lorsque les élites pensent le contraire. Sacrée leçon !

Seconde leçon : la foi d’un peuple en lui-même soulève des montagnes. Ce vote, risqué pour la plupart des observateurs, n’a été possible que parce que le peuple britannique a une grande confiance en lui-même, en sa résilience, en sa capacité à prendre son destin en mains, dans une mondialisation bien complexe, ébranlée par le terrorisme et les chocs financiers, une mondialisation où, face à la vieille Europe, les pays émergents font des coudes pour prendre toute leur place. Souhaitons-leur du courage.

Troisième leçon : L’Afrique, et la CEMAC en particulier, doit chercher exactement la voie inverse, celle de l’union. Unis nous serons plus forts, c’est plus qu’une évidence. A nous replier dans notre superbe isolement, nous ne réussirons qu’à attirer les prédateurs. La Grande-Bretagne, 5e  puissance économique mondiale, peut se permettre un Brexit. Elle sait que le monde a besoin d’elle. Qu’elle peut négocier de nouveaux accords politiques et commerciaux, probablement à son avantage. Les petits poucets que nous sommes, représentant à peine 2 % du commerce mondial, ne devraient avoir qu’une religion : s’intégrer, pour constituer un interlocuteur de poids devant les mastodontes de la mondialisation.

Déjà, l’Accord de partenariat économique (APE) avec l’Europe se profile, comme une menace, ou comme une opportunité, c’est selon. Il est clair que seul un front uni de l’Afrique centrale arrachera à l’Europe, même déprimée, de meilleures conditions d’échanges. Pensons-y.

Source : © Cameroon Tribune

Par Marie-Claire NNANA

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