Terrorisme : le Mali serait victime de la rivalité entre les groupes djihadistes Daesh et AQMI

Des djihadistes du groupe armé Daech défilant dans les rues de Raqqa (Syrie). | Iluustration/DR
Des djihadistes du groupe armé Daech défilant dans les rues de Raqqa (Syrie). | Iluustration/DR

Le président malien Ibrahim Boubacar Kéita ne croyait si bien dire en affirmant au lendemain des attentats de Paris “qu’aucun pays n’est à l’abri du terrorisme”.

Une semaine après, IBK était contraint de quitter précipitamment Ndjamena (Tchad), où il prenait part au sommet du G5 Sahel, pour venir gérer une sanglante prise d’otages dans sa capitale dont le bilan provisoire est d’au moins 22 morts et une dizaine de blessés dont un grave.

Certains observateurs n’hésitent pas d’ailleurs à tisser un lien entre les deux actions terroristes, indiquant qu’il y a “une grande rivalité” entre Al-Qaïda pour Maghreb islamique (AQMI), auquel Al Mourabitoune est affilié, et Daesh qui a revendiqué les attentats de Paris.

“A défaut d’atteindre le coeur de la France, Al Mourabitoune a sans doute voulu symboliquement frapper dans un pays où les Français sont très présents militairement, diplomatiquement et économiquement”, souligne un diplomate africain en poste à Bamako et qui souhaite rester anonyme.

Il y a quelques mois, Daesh a mis à prix la tête de Mokhtar Belmokhtar, le leader d’Al Mourabitoune qui a refusé de lui faire allégeance en préférant s’allier avec AQMI.

L’attaque du Radisson Blu est le premier qu’il revendique en “collaboration” avec AQMI.

UN COUP DUR POUR LA REPRISE ECONOMIQUE AU MALI

Pour Alhassane A. Maïga, sociologue, “cette action est un avertissement des groupes terroristes à l’attention du Mali et de ses partenaires qui s’étaient réunis en octobre dernier à Paris pour, en collaboration avec l’OCDE, mobiliser des fonds pour la mise en oeuvre de l’Accord de paix et la reconstruction du pays. C’est un signal pour leur rappeler qu’il n’y aura pas de paix sans leur implication. Et sans paix, pas de développement durable”.

Un avis partagé par Ibrahim Hamala Bathily, un jeune homme d’Affaires malien.

“Cette attaque intervient au moment où le milieu du business commençait à avoir confiance au Mali. Au-delà des pertes en vies humaines, c’est donc un coup qui risque d’être fatal à la reprise économique car affectant les affaires, le tourisme, l’hôtellerie”, analyse le jeune chef d’entreprise.

Il est vrai que le Mali commençait à susciter la confiance et l’espoir. En témoigne la multiplication des grandes rencontres et des Fora des affaires dans la capitale du pays.

Prévu du 22 au 25 novembre à Bamako, le Forum francophone sur la diversité des expressions culturelles à l’ère du numérique a été reporté à une date ultérieure suite à l’attaque de l’hôtel Radisson Blu. Tout comme la Conférence internationale sur “Islam et Paix” et le “Forum des investisseurs : Investir au Mali”, une initiative appuyée par le gouvernement américain et la Banque mondiale.

Visiblement, souligne Kader Toé (chroniqueur indépendant), cette attaque ne “visait pas seulement les intérêts français au Mali”. Mais, précise-t-il, Al Mourabitoune était animée aussi de la volonté de faire fuir les investisseurs.

Pour sa part, Abdourhamane Dicko, intellectuel/activiste pour les questions de développement et de sécurité, souligne qu'”il est évident que l’ennemi est à l’intérieur des villes et au sein des populations (…) Les raisons pourraient se situer dans les faibles capacités de l’Etat à assurer la sécurité des personnes de manière à les libérer totalement de la peur des terroristes”.

Quant au président de la Convergence Africaine pour le Renouveau (CARE, centriste), Cheick Boucadry Traoré, il est convaincu que “ces attaques barbares et cruelles de terroristes au Mali continuent à s’intensifier avec le soutien et l’instrumentalisation des forces externes malveillantes (…). Les prises d’otages et l’extrême violence imposée à nos populations constituent une menace nouvelle qui a de graves conséquences pour la vie quotidienne des populations et l’avenir du pays”.

“Les attaques de Paris et de Bamako démontrent que les terroristes peuvent frapper toutes les nations, développées ou sous-développées. Il n’y a donc pas de maillon faible dans cette chaîne de vulnérabilité”, a-t-il noté.

LA REPONSE MILITAIRE NE SUFFIT PAS

Abdourhamane Dicko rappelle que “la réponse aux actes terroristes n’est pas totalement militaire”. Et cela d’autant plus que, précise-t-il, “les attaques terroristes visent le centre des Etats, là où les interventions militaires sont lentes et limitées”.

Pour les experts interrogés, il convient alors d’accorder plus d’importance à l’éducation civique et démocratique des citoyens. Et aussi “promouvoir la justice sociale dont le manque dans nos sociétés constitue le véritable terreau du salafisme et du jihadisme”, conseille M. Dicko.

Ce qui, d’après lui, nécessite de combattre avec une farouche détermination des maux comme la corruption et le népotisme qui “alimentent le terrorisme et les différents réseaux de la criminalité organisée. Tant qu’il n’y a pas de justice sociale, les jeunes ne peuvent avoir un travail décent leur permettant de résister à la tentation djihadiste”.

Pour Soumeylou Boubèye Maïga, ancien responsable des services secrets du Mali et ancien ministre de la Défense, “il y a un terreau propice dans nos pays qui fait que, dans tous les cas, ils restent des cibles potentielles importantes. Et cela parce qu’il y a aussi une radicalisation rampante dans la plupart de nos pays”.

“On voit souvent le bras militaire, mais il faut aussi intégrer le fait que ça s’inscrit dans le cadre d’une lutte très féroce au sein de l’islam entre différents courants”, a-t-il affirmé dans une interview à un site malien.

“Aujourd’hui, déplore M. Maïga, “rares sont les pays qui peuvent vous dire, voilà le cadastre des lieux de culte que nous avons, voilà comment on valide la formation, l’accréditation de ceux qui officient au sein de ces lieux de culte, soit comme prêcheur, soit comme imam ou muezzin, et voilà comment les lieux de culte sont financés dans leur fonctionnement courant. Toutes ces rubriques sont autant de vecteurs par lesquels il y a une forme de pénétration, donc de subversion, à l’intérieur de nos pays”.

Pour Soumeylou Boubèye Maïga, faisant allusion au terrorisme en Afrique, l’une des meilleures manières de prévenir la menace, est que les Etats (Mali, Niger, Nigéria, Tchad, Cameroun, Kenya, Somalie…) se décident enfin à “gérer le champ religieux”, c’est-à-dire avoir “un oeil sur les infrastructures, sur l’exercice des différentes fonctions dans les lieux de culte et aussi sur les financements et leur traçabilité”.

Source : © Agence de presse Xinhua